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6Italie
8Saint-Louis

7. Junot, souvenir 1

avril 1969

L’avenue Junot
Un
Souvenir

Lundi 21 avril 1969
Au Moulin d’Andé1
16 h

Par une coïncidence que le projet général de ce livre amplifie, comme si l’un de ses buts était de les faire naître, m’obligeant à faire revivre ou à revoir des lieux, des événements, des êtres qui sont tous, au départ, derrière moi, appartenant presque tous à un passé qui se ferme, et que les douze années qui viennent vont prolonger artificiellement, les dotant d’une vie seconde, miroir d’une vraie vie déjà achevée que je ne peux que répéter et commenter, tissant autour la triple ou quadruple fable d’une autobiographie qui m’apparaît de plus en plus comme la seule écriture possible, vers laquelle tout tend, n’ayant, dans mes douze choix, élu qu’un lieu vivant encore (l’île Saint-Louis : mais il y a trois mois, quand mon projet s’amorça, il était le plus mort de tous et le seul dont le souvenir me soit insupportable2) mais gardant l’illusion que ma vie à venir s’accrochera encore à certains de ces lieux, que le seul fait d’y passer ou d’y penser les fera témoins d’expériences nouvelles (ou bien y aura-t-il d’un côté ces lieux mythiques et momifiés gardant intacts des souvenirs de plus en plus dérisoires cependant que ma « vie » ira se jouer dans des arrondissements que je n’avais pas prévus, bien qu’ayant essayé, à travers mes douze lieux, d’avoir un éventail suffisant pour faire face à de telles éventualités…), par une coïncidence, donc, Berthe3 et avec elle l’avenue Junot ont resurgi dans ma vie, après des années d’oubli, ou plutôt d’évitement, au mois même où, suivant un programme établi dès janvier, portant sur toute l’année 69 (le programme des années suivantes s’obtenant directement par l’application d’un carré latin orthogonal d’ordre 12), je m’apprêtais à « me souvenir de l’avenue Junot »4.

Berthe est morte le samedi 5 avril, d’un cancer qui s’était déclaré à peine un mois auparavant et qu’on n’a même pas cherché à soigner. J’ai appris par Sylvia5, environ deux semaines avant sa mort, qu’on l’avait transportée aux « Abeilles », la clinique de son neveu Paul [Bienenfeld], aux environs de Paris et qu’elle était dans le coma6.

 

Mardi 22
9 h 45

L’enterrement a eu lieu le mardi 8 avril à 14 h au Cimetière Parisien de Pantin, dans un caveau où furent déjà enterrés la première fille d’Henri et de Simone, morte en bas âge, et Robert le père d’Henri7.

J’y ai retrouvé presque toute la famille B[ienenfeld], dont certains que je n’avais pas vus depuis cinq, dix ou quinze ans.

Un nommé Todd ou Tot, m’a rappelé qu’il se souvenait de moi comme « ayant à Villard, le 30 août 1945, lu par-dessus une épaule, l’annonce de la capitulation japonaise ». L’énoncé du souvenir m’a laissé rêveur : comment, à neuf ans, peut-on lire par-dessus une épaule ? Dans mon esprit, je revenais en courant vers la villa de Berthe, tenant à la main Les Allobroges et hurlant que c’était la victoire, ou la paix8.

Berthe m’a élevé presque une année entière à Villard, celle qui suivit la Libération. J’allais à l’école communale, avec le frère de la femme de Nicha9 ? ; Henri déplaçant sur une carte d’Europe les drapeaux des armées alliées. Nous connaissions le nom de tous les généraux de division (Patton, Bradley, Clark – même si je les invente je crois que je pourrais m’en souvenir)10.

Je lisais Vingt ans après sans avoir lu Les Trois Mousquetaires (qui ont toujours eu pour moi le prestige d’une œuvre difficile à trouver !)11.

 

Jeudi 24
15 h 30

Il y a presque deux ans que je ne suis pas allé avenue Junot. La dernière fois, ce fut avec Paulette, pour un déjeuner. Robert n’était pas encore mort, mais ne vivait plus là qu’irrégulièrement. L’appartement devait être devenu trop grand pour Berthe seule. C’était un appartement triste, mal meublé. Il avait quatre pièces : une petite entrée triangulaire donnait, de gauche à droite, sur une cuisine minuscule, sorte de boyau sombre, sur la salle à manger-salon, sur les waters, sur un couloir qui menait aux deux chambres. Les pièces étaient petites mais claires. C’était au sixième. Les chambres donnaient sur la banlieue ; la salle à manger-salon sur Paris.

Il y a peu de chances que je retourne jamais dans cette maison. Henri va vendre l’appartement que sa mère louait depuis avant-guerre puis qu’elle acheta.

Dans la maison vivait Gabriello, le chansonnier obèse, et l’on s’étonnait chaque fois qu’il puisse tenir dans l’ascenseur qui était minuscule. Vivait [là] aussi le docteur Théodore Fraenkel, un surréaliste qui n’écrivit jamais une ligne, ami de Breton, plus tard de Nadeau12. Il me soigna un jour pour une crise d’urticaire. Il y avait chez lui de nombreux tableaux (de Tanguy, de Miró ?) ; ce qui me frappa le plus, ce furent les coffrets d’opéra.

J’ai appris, plus tard, qu’Emmanuelle Genevois, la femme de Joly (récemment mère d’une petite fille prénommée Constance) vivait aussi au 47 avenue Junot.

Je suis passé non loin, il y a quelques mois, en allant avec Marcel et Bruno dîner chez Saint-Saëns13.

Quand il venait à Paris, Robert Bán allait parfois vivre chez Berthe. Son fils András, qui était rue du Bac en août dernier, m’a donné des petits cadeaux pour B[erthe] mais je ne [les] lui ai pas transmis14.

NOTES

1 Le Moulin d’Andé, proche de Rouen, est un lieu de résidence pour créateurs créé et animé par Suzanne Lipinska où Perec, qui y avait été amené par Maurice Pons, a souvent séjourné, notamment à l’occasion de sa liaison avec celle-ci, mais même avant et après (de fin 1965 à début 1971). La Disparition y fut en grande partie écrit, tout comme le Petit Traité invitant à la découverte de l’art subtil du Go en collaboration avec Pierre Lusson et Jacques Roubaud. Voir Suzanne Lipinska, « Georges Perec au Moulin d’Andé », dans Jean-Luc Joly, éd., L’Œuvre de Georges Perec : réception et mythisation (actes du colloque de Rabat, 1-3 novembre 2000), Rabat, publications de l’université Mohammed-V, série « Colloques et Séminaires » n° 101, 2002, p. 47-52 (qui cite notamment un texte de Maurice Pons expliquant comment il avait rencontré Perec et l’avait invité à venir découvrir le Moulin – p. 48-49).

2 Le projet de Lieux est amorcé en même temps que se produit dans la vie de Perec une première rupture avec Suzanne Lipinska, à qui l’île Saint-Louis est associée parce qu’elle y possédait un appartement.

3 Berthe Chavranski, née Bienenfeld, sœur de David Bienenfeld, l’oncle par alliance de Perec, mari de sa tante paternelle Esther.

4 Ce passage est le premier des nombreux « métadiscours » qui parsèment les textes de Lieux et où Perec s’interroge sur son projet.

5 Sylvia Lamblin-Richardson, fille de Bianca Lamblin, petite-fille d’Esther Bienenfeld et donc petite-cousine de Perec, qui était également son parrain et l’appelait sa « nièce ». Il a tissé avec elle des liens affectifs dès son enfance, l’a présentée à ses amis en dépit de leur différence d’âge (16 ans) et ils se sont vus régulièrement jusqu’à sa mort. Ensemble, ils ont écrit le pastiche d’article scientifique « Distribution spatio-temporelle de Coscinoscera Victoria, Coscinoscera tigrata carpenteri, Coscinoscera punctata BartonCoscinoscera nigrostriata d’Iputupi », d’abord publié dans le catalogue de l’exposition Cartes et figures de la Terre (Paris, Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, 1980, p. 394-397) et repris dans CSL, p. 35-52.

6 Perec note ce détail probablement parce que, par une nouvelle coïncidence, « Bienenfeld », nom de jeune fille de Berthe, signifie « champ d’abeilles ».

7 Henri Chavranski, que Perec appelle « mon cousin Henri » (bien qu’il ne le soit pas vraiment) dans JMS (où il apparaît trois fois, dans les souvenirs nos 10, 22 et 37 – p. 800, 802, 805) ; son épouse Simone Chavranski (née Desvignes) ; sur l’importance d’Henri (mais aussi de Berthe) Chavranski dans la vie de Perec, voir les chapitres xxix, xxxi, xxxiii et xxxv de WSE (p. 756 et suiv., 762 et suiv., 768 et suiv., 773 et suiv.).

8 Voir WSE, chapitre xxxiii (p. 768-770).

9 Nicha (Nehemias Bienenfeld) est un cousin d’Henri Chavranski réfugié avec ses parents et son frère Paul à Villard-de-Lans ; le frère de sa femme s’appelle Philippe Gardes (voir le chapitre xv de WSE, p. 713-718).

10 Voir JMS, n° 37, p. 805 (Perec y cite Bradley, Patton, Joukov et le général de Larminat). Dans le manuscrit de Lieux, Perec écrit par erreur Clarke au lieu de Clark.

11 Voir WSE, chapitre xxxi, p. 762-766.

12 Maurice Nadeau, écrivain et surtout éditeur que Perec rencontra en 1956 et qui joua un grand rôle dans l’affirmation de sa vocation littéraire, notamment par des encouragements (voir également le texte 28), puis en l’accueillant aux Lettres Nouvelles (pour lesquelles Perec rédigea des comptes rendus de livres) et surtout en l’éditant dans sa collection chez Julliard ou Denoël (des Choses à La Disparition, puis W ou le souvenir d’enfance). Nadeau avait écrit la première histoire du surréalisme et probablement connu Fraenkel dans ce contexte. Voir, de lui, à propos de Perec, « Les débuts difficiles d’un jeune homme de lettres », CGP 4, p. 57-61 ; suivi des transcriptions du premier échange de lettres entre les deux hommes (p. 63-68).

13 Marcel Bénabou et Bruno Marcenac, amis de Perec depuis l’époque de La Ligne Générale dont ils firent partie. Le premier, secrétaire général de l’Oulipo, qui fut professeur d’histoire de l’Antiquité à l’université Paris VII-Denis Diderot, est ensuite resté très proche de Perec et a eu en commun avec lui divers projets littéraires (dont le P.A.L.F., « Production Automatique de Littérature Française », grâce auquel les deux amis furent admis à l’Oulipo – documents réunis et présentés par Marcel Bénabou dans les CGP 3 – ou Fragments d’une histoire universelle – voir ce qu’en dit Perec dans « La vie : règle du jeu », entretien avec Alain Hervé, repris dans ECTRI, p. 351 ; voir également la note 18 de cette dernière page). Marcel Bénabou a témoigné de sa relation avec Georges Perec dans « Un regard amical sur Georges Perec », L’Herne, Georges Perec, 2016, p. 186-191. Madeleine Saint-Saëns (ancienne déportée, biologiste au CNRS), épouse de Marc Saint-Saëns (peintre, graveur et surtout tapissier, ami de Lurçat) ; elle recevait volontiers à dîner dans sa maison de Montmartre, surtout des intellectuels de gauche.

14 Robert Bán (de son vrai nom Bienenfeld, ensuite magyarisé en Bán) était un cousin de David Bienenfeld et de sa sœur Berthe Chavranski habitant à Budapest. Déporté à Auschwitz avec son père, d’où il était revenu seul, il était cinéaste et venait régulièrement en France, notamment au Festival de Cannes ou à Paris (où il séjournait alors chez Berthe Chavranski). Perec et lui étaient devenus amis et se voyaient assez souvent. Robert Bán collabora en 1966-1967 à un des projets d’adaptation cinématographique des Choses de Perec dont la production devait être franco-hongroise (voir Mireille Ribière, « Cinéma : les projets inaboutis de Georges Perec », CGP 9, p. 153).

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