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Je souhaite saluer les compétences techniques de celles et ceux qui ont contribué à cette première édition mondiale, à la fois livre papier et parcours numérique, des Lieux de Georges Perec. Pour le volume imprimé : Séverine Nikel, Virginie Kiffer, Pablo Durán, Éric Deleporte, Philippe Blaizot, Marie-Caroline Saussier et Bruno Vandenbroucque. Pour la conception numérique, sous le regard vigilant de Sylvia Richardson : aux Éditions du Seuil, Fanny Villiers ; et, sous la direction de Caroline Scherb, l’agence Créamars, avec Lionel Da Costa, Élodie Massa, Audrey Voydeville.
Sans oublier Isabelle Gourdin pour la précieuse transcription des manuscrits.
Sophie Tarneaud et Lisa Bujidos ont fédéré l’ensemble de ces savoir-faire avec bonne humeur et efficacité.
À toutes et à tous merci, avec respect et reconnaissance.

M. O.

Liminaire
Par Maurice Olender
Avant-propos
Par Sylvia Richardson
Préface
Par Claude Burgelin
Introduction
Par Jean-Luc Joly
Correspondance Georges Perec / Indra Chakravarti
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Liminaire

Maurice Olender

Georges Perec a inventé au tournant des années soixante et soixante-dix du siècle passé un univers potentiel qui est devenu notre présent.

Quarante ans après sa disparition, le 3 mars 1982, « La Librairie du xxie siècle » publie l’ensemble de ses Lieux.

Désormais on découvre son expérience d’écriture dans une double dimension : livre papier et navigation numérique augmentée, un espace offert à titre gracieux par les Éditions du Seuil, où chacune et chacun peut inventer ses propres trajectoires. Le parcours numérique internet incite à une incursion dans « cent mille milliards » de Lieux.

Je remercie les ayants droit, Sylvia Richardson et Marianne Saluden, d’avoir fait le choix de rendre public cet ensemble devenu mythique, ces Lieux parisiens découverts par Ela Bienenfeld et Philippe Lejeune en 1988.

Animée par Sylvia Richardson, épaulée par Claude Burgelin, la publication de cette esquisse architecturale a été rendue possible grâce au relevé aussi minutieux que monumental de Jean-Luc Joly.

Maurice Olender

Avant-propos

Sylvia Richardson

Lieux, ce projet mythique et original de Georges Perec que celui-ci avait laissé inachevé, est aujourd’hui offert au public dans son intégralité plus de cinquante ans après son lancement. Conçue dès le départ de cette aventure éditoriale, la forme adoptée par la présente publication allie la réalisation d’un beau livre enrichi par des photos inédites du manuscrit et de documents associés avec l’offre d’un parcours numérique. Les avancées de la création numérique ont permis d’aboutir à un jumelage entre l’objet livre et les multifonctions ludiques de trajets inattendus, renouvelables presque à l’infini, apportées par le parcours interactif.

Philippe Lejeune avait participé avec ma tante Ela Bienenfeld, cousine de Georges, à l’ouverture des enveloppes contenant les descriptions ou les souvenirs des douze lieux choisis, enveloppes cachetées à la cire rouge par Perec lui-même mois par mois pendant la durée du projet. Lejeune posait alors deux questions fondamentales à quiconque envisagerait une édition de Lieux : avait-on le droit de faire paraître sous le nom de Georges Perec cet amas inachevé de textes ? L’ouvrage publié serait-il vraiment un livre de Georges Perec ?

Ce droit et cette responsabilité, nous les avons pris bien sûr au regard de l’importance de l’éclairage autobiographique offert par ces pages, mais tout autant pour célébrer l’originalité de la structure espace-temps de Lieux. Cette expérience éditoriale a trouvé ainsi sa légitimité : la souplesse apportée par le numérique a gommé l’arbitraire – inévitablement réducteur – des nombreux choix de présentation auxquels nous avons été confrontés pour mettre au point l’édition papier, nécessairement linéaire, d’une pareille œuvre. Dans cette réalisation inédite, le parcours spatio-temporel de Lieux imaginé par Perec prend ainsi toute sa place dynamique et quasi aléatoire, explosant l’espace-temps en ajoutant une quatrième dimension hypertextuelle : le lecteur devient alors maître d’œuvre. Ainsi, l’édition de ce texte complexe, resté bien longtemps inaccessible sauf à quelques spécialistes, va s’enrichir d’un nombre incalculable de possibilités de lecture, selon la fantaisie ou la créativité de chacun.

Georges était fondamentalement un joueur. Sa passion pour l’expérimentation est clairement présente dans beaucoup de ses œuvres ainsi que dans son engagement avec l’Oulipo. Sa curiosité pour les structures mathématiques, les principes d’organisation spatiale ou cartographique, ou les combinatoires formelles qui sous-tendent nombre de ses romans et poèmes, constitue une trame récurrente dans son œuvre. Je suis convaincue qu’il aurait été le premier à vouloir s’appuyer sur les possibilités ludiques et exploratoires offertes à l’heure actuelle par l’édition numérique de pointe. Amplifier et faire résonner de manière inattendue la composante structurelle de ses projets et écrits lui aurait beaucoup plu. Son goût pour la création d’index extensifs et l’importance qu’il leur attachait sont bien connus. La conception du parcours numérique immersif de Lieux permet de donner à ces index un rôle ludique ou informatif au gré de chacun, comme guide d’une promenade personnelle dans le texte qui se réalise instantanément et peut être renouvelée à l’infini. Ainsi chacun pourra à sa guise choisir sa porte d’entrée dans Lieux, faire des détours pour suivre les rapports de Perec avec ses amis, revisiter des endroits précis pour apprécier le vieillissement de la mémoire et celui des lieux, ou découvrir sa passion pour un certain cinéma.

Tel un beau morceau de musique, l’interprétation préférée de Lieux sera personnelle, mais ces pages sont indéniablement de la quintessence Perec.

Cette aventure éditoriale n’aurait jamais vu le jour sans le travail initial de Philippe Lejeune accompagné de ma tante, Ela Bienenfeld, la transcription fidèle d’Isabelle Gourdin, la perspicacité amicale et profonde de Claude Burgelin, l’immense travail d’établissement et d’annotation du texte de Jean-Luc Joly, l’expertise en création numérique de Caroline Scherb et son équipe, l’engagement et le soutien essentiel de Maurice Olender. Je les remercie tous infiniment.

L’auteure de l’avant-propos

Petite-cousine et filleule, ayant droit avec sa sœur Marianne Saluden, pro- fesseure de biostatistique à l’université de Cambridge et présidente de la Royal Statistical Society, Sylvia Richardson est nommée commandeur de l’ordre de l’Empire britannique sur la liste 2019 de l’anniversaire de la reine, pour ses services rendus à la statistique médicale.

Elle a eu des liens affectifs forts avec Georges Perec depuis son enfance jusqu’à sa mort en 1982. Spécialiste en modélisation spatiale, elle a partagé son goût pour les mathématiques et a participé à la conception du pastiche scientifique sur la distribution spatio-temporelle de papillons de nuit sur l’île d’Iputupi*. Elle a repris la mission de sa tante, Ela Bienenfeld, pour assurer le rayonnement international de l’œuvre de Georges Perec.

* « Distribution spatio-temporelle de Coscinoscera Victoria, Coscinoscera tigrata carpenteri, Coscinoscera punctata Barton & Coscinoscera nigrostriata d’Iputupi », dans Cantatrix Sopra- nica L. et autres écrits scientifiques, Paris, Seuil, « La Librairie du xxie siècle », 1991, p. 35-52.

Préface

Claude Burgelin

Le 7 juillet 1969, Perec écrit à Maurice Nadeau pour faire le point sur ses projets1. Son programme témoigne d’une belle ambition : il prévoit « un vaste ensemble autobiographique, s’articulant autour de 4 livres, et dont la réalisation me prendra au moins douze ans ; je ne donne pas ce chiffre au hasard : il correspond au temps nécessaire à la rédaction du dernier de ces 4 livres, qui encadre le temps nécessaire à la réalisation des 3 autres. Ce quatrième livre est parti d’une idée assez monstrueuse, mais, je pense, assez exaltante ».

Ce quatrième livre censé coiffer les autres, ce sera Lieux. Les trois autres sont « l’histoire de ma famille », L’Arbre (jamais mené à son terme), le deuxième « une sorte d’autobiographie vespérale », à travers un « catalogue de chambres » qu’il intitule Lieux où j’ai dormi, lui aussi resté en rade, le troisième un roman d’aventures inspiré « d’un phantasme que j’ai abondamment développé, vers douze-treize ans, au cours de ma première psychothérapie2 » : ce deviendra W ou le souvenir d’enfance, qui paraîtra en 1975.

Douze ans donc pour édifier Lieux que, pendant une brève période, il intitule Soli Loci 3. Perec se donne du temps. Alors que les temps originels ont été pour lui à jamais perdus (« je n’ai pas de souvenirs d’enfance »), ici, il s’en accorde une sorte de maîtrise. Le temps va devenir, d’une certaine façon, un coauteur du livre, Perec se faisant le scribe des modifications qu’il aura imposées aux lieux. Et, cette fois, au bout des douze ans, il n’y aura pas de perte. « Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose », dit-il à la fin d’Espèces d’espaces. C’est le programme même de Lieux.

L’idée « monstrueuse », mais « exaltante », la voici : « J’ai choisi, à Paris, douze lieux, des rues, des places, des carrefours, liés à des souvenirs, à des événements ou à des moments importants de mon existence4. Chaque mois, je décris deux de ces lieux ; une première fois, sur place (dans un café ou dans la rue même), je décris “ce que je vois” de la manière la plus neutre possible, j’énumère les magasins, quelques détails d’architecture, quelques micro-événements (une voiture de pompiers qui passe, une dame qui attache son chien avant d’entrer dans une charcuterie, un déménagement, des affiches, des gens, etc.) ; une deuxième fois, n’importe où (chez moi, au café, au bureau), je décris le lieu de mémoire, j’évoque les souvenirs qui lui sont liés, les gens que j’y ai connus, etc. Chaque texte (qui peut tenir en quelques lignes ou s’étendre sur cinq ou six pages ou même plus) est, une fois terminé, enfermé dans une enveloppe que je cachette à la cire. Au bout d’un an, j’aurai décrit chacun de mes lieux deux fois, une fois sur le mode du souvenir, une fois sur place en description réelle. Je recommence ainsi pendant douze ans, en permutant mes couples de lieux selon une table (carrés bi-latins orthogonaux d’ordre 12) qui m’a été fournie par un mathématicien hindou travaillant aux États-Unis. »

Ce qui frappe d’abord dans pareil projet est ce besoin de disjonction : d’un côté, ce qu’il appelle « description réelle », de l’autre les souvenirs. Le « réel » et le « souvenir » ont à faire chambre à part. Comme s’il était capital de maintenir séparées ces deux scènes. Il adopte là une stratégie opposée à celle de presque tous les grands écrivains de la mémoire (Proust, Leiris…) qui n’envisageraient pas de disjoindre ce que le souvenir a confondu en une seule imagerie. Cette séparation est d’autant plus à interroger que l’écriture du réel est présentée comme discrètement contrainte, avec cette exigence d’une rédaction « la plus neutre possible ». Comme si archiver le réel, le consigner par écrit aussi exactement que faire se peut était une démarche essentielle, à préserver des contaminations et déformations par la trop aléatoire et fantaisiste mémoire. Pour lui qui a perdu les étais mémoriels premiers, il y a là comme une évidente nécessité. À mesure que s’accomplira ce projet, Perec entend renforcer cette présence du « réel » parfois par des photos, parfois « par divers éléments susceptibles de faire office de témoignages, par exemple des tickets de métro, ou bien des tickets de consommation, ou des billets de cinéma, ou des prospectus, etc.5 ».

« J’ai commencé en janvier 1969 ; j’aurai fini en décembre 1980 ! j’ouvrirai alors les 288 enveloppes cachetées, les relirai soigneusement, les recopierai, établirai les index nécessaires. Je n’ai pas une idée très claire du résultat, mais je pense qu’on y verra tout à la fois le vieillissement des lieux, le vieillissement de mon écriture, le vieillissement de mes souvenirs » ; la suite immédiate de son propos dégage en termes forts l’originalité du projet : « le temps retrouvé se confond avec le temps perdu ; le temps s’accroche à ce projet, en constitue la structure et la contrainte ; le livre n’est plus restitution d’un temps passé, mais mesure du temps qui s’écoule ; le temps de l’écriture, qui était jusqu’à présent un temps pour rien, un temps mort, que l’on feignait d’ignorer ou qu’on ne restituait qu’arbitrairement (L’Emploi du temps 6), qui restait toujours à côté du livre (même chez Proust), deviendra ici l’axe essentiel ».

Rendre un livre « mesure du temps qui s’écoule », faire apparaître le temps de l’écriture comme, autant que les lieux évoqués, le sujet même de l’ouvrage, il y avait là des idées puissamment originales. Si ces ambitions ont permis que ce projet prenne forme et commence à s’édifier, elles expliquent aussi pourquoi il s’est défait en cours de route.

*

Où en est Perec quand il commence Lieux en janvier 1969 ? Depuis 1967, il est membre de l’Oulipo. Il publie au printemps 1969 La Disparition, ce roman où n’apparaît jamais la lettre « e ». Les contraintes du lipogramme lui ont permis d’accomplir une prouesse : grâce à cette fable rocambolesque de la lettre exterminée-exterminante et sous l’effervescence joueuse du propos, il prend à revers le programme génocidaire des nazis avec une habileté magistrale.

Où continuer, comment continuer après pareil haut fait ? Au tournant de l’année 1968-1969, la liaison de Georges Perec avec Suzanne Lipinska se défait. Celle-ci accueille au Moulin d’Andé, aux lisières de la Normandie, intellectuels et artistes. Perec y a résidé toute l’année 1968 et vit très douloureusement sa rupture avec elle. Vont s’ensuivre deux années difficiles, avec des épisodes extrêmes de désespoir. Le sentiment de déréliction, l’angoisse reviennent avec violence, la détresse ravive les souffrances de jadis.

Un homme qui dort, paru en 1967, a été une première étape dans le rendez-vous avec son histoire qui est un des moteurs de son œuvre7. Point de « je », mais un « tu » qui se parle, nous parle, évoquant les états de sécession et d’immobilisation vécus une dizaine d’années auparavant. La première moitié du livre ne quitte guère la chambrette de la rue Saint-Honoré où le jeune homme s’est reclus. La seconde partie, au contraire, est dominée par la thématique de l’errance dans le labyrinthe parisien : « tu » passe de lieu en lieu, de rue en rue, sans jamais trouver d’ancrage, sans pouvoir nommer ou concevoir ce qu’il cherche.

Dans ce livre où aucun nom d’ami ou de proche n’apparaît, où seuls finissent par faire signe et soutien quelques noms d’écrivains, la ville propose, elle, une multitude hétéroclite de lieux désignés par des noms propres : Vaugirard, Pereire, Château-Landon, Daumesnil, Clignancourt, Gouvion-Saint-Cyr, Charles Michels, Oberkampf, Vercingétorix… Des noms de quartiers, des relais de la mémoire, des signaux historiques épars qui semblent se substituer à l’altérité manquante. Mais ces lieux, ces traces désordonnées du passé n’ont rien à dire à l’homme qui parcourt ces espaces. Il ne peut, ne sait les faire parler. Ou plutôt, ils le refusent, le laissant déambuler le long de leurs murs. La ville n’offre aucun refuge, aucune ouverture, rien qui soutienne la vie intérieure. « J’écris pour me parcourir » : Perec mettra cette phrase d’Henri Michaux en épigraphe d’un chapitre d’Espèces d’espaces. Dans ce Paris-là, il ne parcourt que son exclusion. L’homme qui dort finit par s’éveiller pour lâcher avec violence sa colère contre cette « ville fossile », « ville ignoble, hideuse », avec cette « insupportable horreur des boulevards à flics, Haussmann, Magenta, Charonne ». Ville silence, chargée de mort, où « s’accrochent aux pierres des façades » les « bannis, parias, exclus, porteurs d’invisibles étoiles ».

*

Lieux essaie de dire le contraire : une inclusion dans la ville, une sortie de l’anonymat. Ces douze lieux vont parler de celui qui les a choisis et il va parler de lui grâce à ces douze lieux. « Il faudrait dire Je. Il voudrait dire Je », écrit Perec à l’automne 19688. Lieux, commencé deux mois après, représente donc une étape dans la levée de sa relative inhibition à écrire à la première personne. Le retour amont sur son passé suppose d’en revenir à ces gardiens de la mémoire que sont ces emplacements parisiens. Les liens temporels ont été coupés, les assises premières de sa mémoire détruite : mais des souvenirs dormants sont là au long des rues. Les ranimer fait partie du travail de reconstitution de sa vie. Et, plus encore, de la vie : fabriquer des « bombes du temps9 », des bombes dont l’œuvre n’est pas la destruction, mais l’inverse. Il les définit comme « ces objets que l’on enfouit très, très profondément sous terre pour que, dans des millions d’années […] les extra-terrestres les découvrent et s’aperçoivent qu’on aimait Elvis Presley, le coca-cola et Jayne Mansfield10 ».

Comme toujours, Perec en revient aux commencements. Aux fondations assurées. Avec les douze « réels », c’est de l’archive – précise, vérifiable – qu’il constitue. Récoltant des traces, épelant le texte de la rue, enseigne après enseigne, affiche après affiche. Un peu comme le ferait le regard d’un enfant dressant la liste des boutiques de sa rue. Ces pièces de puzzle, il ne les assemble guère : le texte qu’elles pourraient former, il ne l’écrit que rarement. Il additionne, mais ne totalise pas. Quelquefois, comme passage Choiseul, il classe par catégories les magasins, sans en tirer d’enseignements (sociologiques, par exemple). Guère d’appréciations esthétiques non plus, peu de sensations ou d’impressions personnelles, nulle intention de saisir l’« esprit » d’un lieu. Les fragments restent fragments : là est leur vérité. Cette pratique systématique du relevé induit un phrasé : l’écriture se limite obstinément à des constats, beaucoup de « il y a », de verbes d’état. Perec en reste le plus souvent à l’exact, l’indiscutable, à ce que peut avoir de rassurant la nomination sans adjectifs ni fioritures.

On touche là à une des singularités du projet. D’une certaine façon, Lieux peut paraître une manifestation de défiance à l’égard de la littérature. Pour évoquer ce qu’il envisage quand même comme un « livre » à venir, Perec parle d’abord d’un « travail », d’une « expérience ». Il se rapproche là du lexique des plasticiens parlant d’« installations », de « propositions », de « dispositifs » obéissant à des « protocoles ». Ces années soixante-dix voient des artistes comme Christian Boltanski ou Annette Messager chercher des moyens inattendus pour réaliser leurs « mythologies individuelles ». L’« art conceptuel » prend son essor en cette même période. De divers côtés s’exprime le désir de renouveler le langage et l’esprit des formes en utilisant d’autres matériaux (objets du quotidien, rebuts, etc.) et en s’attachant, notamment, à des procédures d’accumulation, de listage, de mises en série11.

Ce besoin de mettre à distance l’écriture littéraire est fortement marqué dans la notation des « réels ». Soulevant ainsi d’implicites interrogations : comment s’y prendre pour « déchiffrer un morceau de ville12 », pour, à travers l’ordinaire des rues, tenter d’en approcher l’infra-ordinaire ? Suffit-il de s’en tenir à la discrète modestie de l’énumération ? Où mène de recenser les constituants de l’infra-texte de la rue ? Cette pratique du dénombrement, de l’inventaire, le sollicite en même temps qu’il en ressent les limites : « Peut-être arriverai-je aux mêmes résultats avec un bottin », maugrée-t-il13.

Il sait aussi que sa tentative d’« épuisement » sera toujours prise en défaut. Même en regardant de tous ses yeux, des données de la rue lui échappent. Il se montre en général plus requis par ce qui passe, va et vient en ces lieux, aux « bruits de fond de la vie14 » qu’aux configurations architecturales. Le vrai sujet de ces « réels » est-il là ? En octobre 1974, en une période où il se remet à l’écriture de Lieux, cette obsession de l’enregistrement de la vie passagère en un lieu donné – passants, triporteurs, autobus, « ouatures »… – le fait s’installer place Saint-Sulpice et rédiger sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, notant « ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages15 ».

La rédaction des souvenirs obéit, elle aussi, à un parti pris de sobriété et de relative neutralité. Il n’y a aucun apprêt dans la relation de ce qui lui vient à l’esprit. Le lecteur amateur de ruses et de facéties verbales risque d’être désappointé devant ce qui semble souvent n’être qu’une suite de relevés. À plusieurs reprises, les souvenirs – parfois en petit nombre – sont récoltés comme des plantes dans un herbier, les uns à côté des autres : ils restent pièces d’un inventaire de sa mémoire, a priori rien de plus. Quand, dans W ou le souvenir d’enfance, Perec recense les souvenirs qui lui restent, les compétences qu’il acquiert peu à peu, on trouve le même souci de précision presque objective. Sont énumérés des bistrots, des restaurants, des cinémas, des rencontres, des événements ordinaires de la vie sociale. Les réminiscences plus impliquées n’arrivent qu’irrégulièrement. La mémoire ne devient pas mouvante galerie de tableaux, comme chez Leiris, ni ce jardin aux multiples allées qu’elle est chez Proust.

Ce qu’il cherche à capter, c’est là encore ce qu’on pourrait appeler l’infra-ordinaire d’une mémoire, le matériau dont elle a besoin pour s’enraciner et s’étoffer. Les traces sûres, les pilotis indiscutables : avoir rencontré X en telle rue, y avoir déjeuné avec Y, être allé dans tel cinéma voir tel film. Revenant sur son analyse, autrement dit sur ces années où s’écrit Lieux, Perec évoque une période où « s’instaura comme une faillite de ma mémoire » : « Chaque soir, scrupuleusement, avec une conscience maniaque, je me mis à tenir une espèce de journal : c’était tout le contraire d’un journal intime ; je n’y consignais que ce qui m’était arrivé d’“objectif” : l’heure de mon réveil, l’emploi de mon temps, mes déplacements, mes achats […]. » Il parle d’une « panique de perdre mes traces » accompagnée « d’une fureur de conserver et de classer » jusqu’aux plus dérisoires : contremarques de cinéma, prospectus, convocations16… Ce ne sont guère les efflorescences des souvenirs qu’il lui importe de garder, mais un ensemble de traces matérielles, de témoins muets d’une existence. Avec ce que ce projet peut avoir de troublant : « Je ne veux pas oublier. Peut-être même est-ce le noyau de tout ce livre : garder intact, répéter chaque année les mêmes souvenirs, évoquer les mêmes visages, les mêmes minuscules événements, rassembler tout dans une mémoire souveraine, démentielle17. »

Cette éthique de la sobriété et du quasi-retrait vaut surtout pour les lieux à l’égard desquels son attachement est faible. En d’autres occasions, la mémoire se débonde davantage : il ne s’agit plus d’« enfermer des souvenirs », mais de laisser filer le trop-plein d’impressions, de doutes, d’interrogations qu’enclenche cette quête mémorielle. L’écriture part en roue libre. Ici, pas de jeu de cache-cache avec son lecteur comme Perec aime souvent à le faire. Pas non plus de désir d’édifier un « qui suis-je ? » à partir de ces coups de sonde dans le passé. Alors que « je » gouverne le propos, il n’y a guère de mise en scène de soi ou d’affichage d’un paraître. On découvre là un Perec qui se laisse aller au fil de sa plume, sans chercher à constituer une image de lui-même.

Cela donne des pages passionnantes. Des retours sur lui-même, des aperçus sur ces périodes de sa vie autour de la vingtaine dont il a peu parlé par ailleurs : les errances entre bistrots et amis, quelques flirts pas très convaincants, des soirées passablement alcoolisées, les boussoles qui ont du mal à se fixer, la vie sans mode d’emploi. Le tout évoqué sans embellissement ni acrimonie avec une forme d’objectivité (voilà, ce fut ainsi…). Sans reprises ni ratures non plus. Perec livre toujours un premier jet. Il laisse filer tels quels quelques moments noirs et autodépréciatifs (« je ne suis qu’un pitre », « je suis un con », « je suis méchant »). Bon nombre de ces pages, justement parce qu’elles essaient de restituer des moments de vie sans intention ni prétention, ont par là même une emprise évidente. Une façon de restituer la plus élémentaire des présences. On entrevoit, lisant ces pages, pourquoi tout un chacun trouvait Perec un homme si accueillant, n’imposant pas, jugeant peu, laissant choses et gens être ce qu’ils étaient.

Les moments les plus incisifs sont ceux où il tente de trouver les lignes de force de sa vie avec une lucidité sans complaisance. Commencent vite les interrogations sur son projet et sur sa valeur, les questions de méthode devenant questions existentielles. Ainsi en juin 1969, dans ce qu’il appelle une « métatopique » : « Je ne suis pas tellement attentif au passé, mais surtout à l’entreprise elle-même ; […] j’accentue tout ce qui insiste sur le projet lui-même : j’écris des traces, je n’écris qu’en projetant les textes dans cet avenir de douze ans où ils s’éclaireront l’un l’autre, où ils n’éclaireront, finalement, que le projet lui-même. / […] Ces métatopiques deviendront-elles (ou ils) plus importants que les textes eux-mêmes18 ? » Au risque alors de l’intellectualisation. L’attraction du « métalangage » serait encore une façon de fuir son histoire : « je ne parle pas, je n’évoque pas les souvenirs de l’avenue Junot, je ne fais que tourner autour des généralités de mon propos : j’écris pour dire que j’écris c’est-à-dire que je n’écris pas ». Une page saisissante de mars 1970 donne à entendre – c’est le moment où le projet de W se bloque – que rédiger les souvenirs de Lieux serait, au bout du compte, une façon de se détourner du passé qui le consume : « Soif de rangement : mettre sa vie en ordre : petits tas, petits casiers, les années, l’une après l’autre, les souvenirs empilés : devenir seulement comptable d’un passé à peine passé ; puis ressasser19. »

Mais d’autres instants disent autre chose. Une page des souvenirs liés à la place d’Italie dévie du côté de « notes additives sur le voyage » qui se terminent sur ce retentissant : « Les musées ça va encore. Mais les Parthénon, le folklore et la spiritualité, Merde20 ! » Perec se parle, se dit, se lâche, ouvre sa boutique, l’éclaire un instant. C’est d’ailleurs la suite de ces tâtonnements, hésitations, zigzags qui donnent à Lieux sa force de vérité, l’impression qu’on a affaire à un propos ouvert aux dérives, susceptible d’aller dans bien des directions. Telle sensation provoque une ouverture inattendue : juillet 1970, il rédige sa page annuelle de « souvenirs » de la rue Vilin alors qu’il séjourne dans la maison familiale d’une amie au bord du lac d’Annecy. Tout en cette demeure dit une mémoire qui s’entretient comme d’elle-même, du mobilier jusqu’au carrelage qui, « à lui seul, suffirait à enraciner une existence », offrant cette « référence », ce « point de départ », cette « source » qui lui font défaut21. Et font que son « propos essentiel » demeure « l’errance et son envers : la recherche du lieu22 ». Cela même qui justifie tout ce projet.

Et cela seulement. Lieux reste circonscrit à cette exploration des espaces parisiens et aux remémorations qu’ils induisent. L’écrivain est peu présent. Rien ou presque sur les travaux en cours. De l’Oulipo, il n’est guère question. Sur la psychanalyse suivie avec J.-B. Pontalis durant ces années, silence. Des rencontres amoureuses d’alors, il n’est rien dit. Perec s’en tient à son sujet alors même que le propos ne s’interdit aucune escapade. D’une certaine façon, l’écrivain semble presque s’être mis en congé. Philippe Lejeune parle à juste titre d’une « écriture autobiographique non démonstrative », « proposant, pour la première fois peut-être depuis Stendhal, une sorte de phénoménologie de la mémoire »23. De fait, s’il fallait trouver une source d’inspiration à Lieux, elle serait à chercher du côté de la Vie de Henry Brulard, de sa liberté de ton, de ses sauts et gambades.

En même temps, l’imaginaire du secret, si présent dans les écrits de Perec, est là à l’œuvre. Les textes sont destinés à rester enclos dans de grandes enveloppes cachetées : un « espace d’écriture absolument protégé », « une vraie caisse d’épargne littéraire »24, selon les mots de Lejeune. Là encore, le phénomène est plutôt inhabituel. Le texte si offert qu’est Lieux est destiné pour un temps long à rester fermé, loin de tout regard, à commencer par celui de son auteur. L’ouvroir de Perec est, dans ces années soixante-dix, largement ouvert côté Oulipo, mais il s’y avance caché, tandis qu’ici, où sa plume ignore les contraintes qu’il s’impose par ailleurs, le rideau est tiré, les enveloppes scellées. Décidément, peu d’autobiographes ont exploré de façon aussi diverse les procédures du montrer/cacher qu’implique l’écriture de soi.

*

Lire Lieux, c’est se confronter à une expérience qui peu à peu tourne court. Un édifice dont il reste l’architecture, un certain nombre de pièces construites (133), d’autres – la majorité (155) – laissées en plan. Il y a bien des raisons à l’abandon du projet. Ne serait-ce d’abord qu’un phénomène d’usure. La justification que Perec se donne, observer sur douze ans le vieillissement des lieux, de sa mémoire, de son écriture, perd assez vite sa pertinence. Autant il est saisissant de voir, description après description, la rue Vilin subir sa destruction, autant, pour d’autres emplacements, peu de choses bougent durant ces années. Réénumérer les mêmes enseignes, signaler les mêmes cafés… le programme n’était pas particulièrement exaltant.

La somme des souvenirs rattachée à ces lieux était vouée, elle aussi, à rester grosso modo identique : pas grand-chose de plus ou de moins à déclarer. La mémoire s’arrête autour des mêmes scènes, des mêmes circonstances. Ainsi référée à des lieux fixes, elle devient un stock qui s’épuise. « Y aura-t-il d’un côté ces lieux mythiques et momifiés gardant intacts des souvenirs de plus en plus dérisoires cependant que ma “vie” ira se jouer dans des arrondissements que je n’avais pas prévus », se demande-t-il en avril 196925. L’année suivante, Perec dit sa lassitude à l’idée de « m’enfermer pendant je ne sais combien de semaines, de mois ou d’années (12 ans, si je respecte la règle imposée pour la rédaction de Lieux) dans le monde clos de mes souvenirs, ressassés jusqu’à la satiété ou l’écœurement26 ». Des souvenirs qui, peu à peu, notés et renotés, seraient ainsi désaffectés ?

Dès mai 1969, année de lancement de Lieux, les difficultés inhérentes à son projet ne lui échappent pas : « Chaque lieu choisi s’incruste. Ils ne me quittent plus. Je dois pourtant, d’une année sur l’autre, apprendre à les perdre et à les retrouver, oublier ce que j’en ai dit, savoir les surprendre, me surprendre27. » Programme plus facile à énoncer qu’à suivre. Revenant sur l’expérience, il dit avoir été piégé par le fonctionnement même de sa mémoire. Il se plaint non seulement de ne pas savoir regarder, mais aussi de n’avoir pas su « re-regarder » : « […] bien que j’aie enfermé les descriptions précédentes dans des enveloppes scellées, je me souvenais de ce que j’avais noté. C’était très énervant parce que je notais des différences […] et, dans les souvenirs, c’était pire parce que je me mettais à incorporer les visites que j’avais faites comme des souvenirs28 ».

« Je ne sais pas très bien à quoi rime ce projet, se demande-t-il encore dès 1969 : […] figer sur une grille arbitraire, mais nécessaire pourtant, des lieux, des époques, des instants, tous loin29. » « Figer sur une grille » ses souvenirs, l’expression peut surprendre tant elle paraît mortifère. « C’est en janvier 1969, alors que je venais de quitter S et le Moulin, que l’idée des Lieux s’est précisée : idée raccroc, idée fausse », écrit-il en octobre 197030. L’élan porteur fait vite défaut. Il y a comme une oscillation chez lui entre l’idée d’un souvenir qui soit source ou vivant pilier, à retrouver donc, et l’image inverse, celle d’une clôture de la mémoire à laquelle il voudrait échapper.

En concevant l’architecture de Lieux, celui qui bâtira un jour proche le solide immeuble de La Vie mode d’emploi se livre d’ores et déjà à sa passion pour la construction. Rebâtir une part essentielle de son histoire à partir de ces douze lieux de Paris semble incarner un imaginaire de refondation rassurant. Le nombre douze symbolise quelque chose d’une perfection. Mais le principe d’égalité entre les lieux choisis – chacun ayant droit aux mêmes égards, à la même considération – se révèle assez vite un leurre. Il y avait là un vice de construction originel. Certains de ces douze lieux sont des points d’accroche forts de son histoire (Vilin, l’Assomption, Franklin-Roosevelt), d’autres ont une charge magnétique bien plus faible. Pourquoi, se demande Perec, avoir choisi le passage Choiseul où il n’a en général fait, justement, que passer ? « Le passage est le lieu vide, le lieu du vide, le lieu de l’errance », note-t-il le 10.10.197031. Difficile de revenir obstinément, au long des années, à pareil « lieu du vide ». Le désir d’évoquer l’avenue Junot « qui m’emmerde » s’éteint vite32. L’idée des douze lieux ne tarde pas à montrer ses limites et son arbitraire.

De toute façon, il y avait difficilement de quoi tenir douze ans. Quant au vieillissement de l’écriture, impossible d’en voir trace. Une suite de relevés ne peut montrer une écriture se transformer. Les justifications du projet étaient donc en porte-à-faux. Capter le temps en train de se perdre, une entreprise impossible ? Dès août 1972, Perec juge d’autant plus lucidement sa démarche qu’il la respecte de moins en moins : « Le propos de mon livre m’échappe : devenir des lieux, devenir de mon écriture, de mes souvenirs, certes : mais remplis-je exactement chaque mois ces buts que je me suis assigné(s ?)33 ? »

C’est surtout de l’intérieur que le projet s’est défait. Perec s’en est dépris peu à peu. Les retards se multiplient, les textes ont tendance à raccourcir. « Trop préoccupé » par le tournage du film Un homme qui dort, « j’ai en fait sauté l’année 73 », avoue-t-il quand il présente son projet dans Espèces d’espaces, sans exclure d’ailleurs de prendre d’autre retard34. En mai 1969, il dit souhaiter « ancrer ce projet dans son cadre véritable (psychoethnologie ?) : les marques et les bornes d’une autobiographie critique35 ». Projet magnifique, mais sans doute peu réalisable. Et il sait que ce n’est pas carrefour Mabillon ou place d’Italie qu’il rencontrera le décisif de son histoire. Il lui faut aller vers son enfance : c’est prioritairement rue Vilin – et les pages consacrées à la mémoire qu’il a ou plutôt qu’il n’a pas de cette rue étayent ce qu’il en dira dans W – et à Villard-de-Lans que son « histoire vécue », son « histoire réelle » (« mon histoire à moi ») le convoquent36.

La rédaction d’Espèces d’espaces (1974) puis celle de W ou le souvenir d’enfance (1975) vont être fatales à l’avancée de Lieux, qui s’arrête le 27 septembre 1975. D’avoir formulé et reformulé sur le divan de Pontalis, de 1971 à 1975, cette somme désormais trop familière de souvenirs a pu contribuer aussi à l’inappétence à y faire encore retour. Espèces d’espaces, dont Lieux offre tant de fois des esquisses ou des avant-projets, a fait déborder ce qui restait coincé dans cette première approche. La décision inspirée a été de faire d’Espèces d’espaces un livre ouvert à tous vents : une façon d’échapper à la tentation de la clôture qui a fini par asphyxier le projet de Lieux. Perec a aimé « marcher dans Paris. Parfois pendant tout un après-midi, sans but précis, pas vraiment au hasard, ni à l’aventure, mais en essayant de me laisser porter37 ». Peut-être eût-il aimé écrire les rêvasseries et digressions d’un promeneur solitaire plutôt que de rester rivé au piquet d’un de ces emplacements qui, au bout du compte, lui parlent de moins en moins. « J’aime beaucoup passer dans un endroit que je n’ai pas vu depuis longtemps. » Un plaisir que ne pouvait plus lui donner le trop contraignant projet qu’il s’était assigné.

De l’échec de Lieux, Perec tirera un singulier parti puisqu’il en fait un moteur paradoxal de La Vie mode d’emploi. Approchant du terme du roman, il revient sur le projet méthodiquement programmé de Bartlebooth, la réalisation de ses cinq cents puzzles : « Il est difficile de dire si le projet était réalisable, si l’on pouvait en mener à bien l’accomplissement sans le faire tôt ou tard s’écrouler sous le poids de ses contradictions internes ou sous la seule usure de ses éléments constitutifs. » Le propos est discutable si on le réfère à l’économie du roman : où seraient les « contradictions internes » ? « Il serait fastidieux de dresser la liste des failles et des contradictions qui se révélèrent dans le projet de Bartlebooth », écrit Perec, se dispensant, sous le prétexte du « fastidieux », d’énoncer les « failles » d’un programme présenté auparavant comme « entier, intact, irréductible » et représentant « une certaine idée de la perfection »38. De faille, il n’y en a qu’une. Le dessein de Bartlebooth est impeccable et réalisable, sauf en son jeu avec le temps : le vieux monsieur devenu aveugle ne peut plus tenir son programme et se fait surprendre par la mort.

Le propos prend en revanche tout son sens si on le réfère à Lieux. Quand Perec écrit « réellement, concrètement, Bartlebooth ne parvint pas à mener à terme sa tentative en respectant les règles qu’il s’était lui-même données », il doit bien penser à lui, à ce qui l’a arrêté « réellement, concrètement » dans l’avancée de Lieux. Si « échec global » il y a, Bartlebooth commet peut-être la même erreur que Perec : croire qu’il pourra être maître du temps39.

*

Comment fallait-il éditer Lieux ? En présentant à la suite tous les « réels » puis tous les « souvenirs », ou bien un par un les douze ensembles « réels + souvenirs » ? Mais quel ordre choisir ? L’alphabétique ? Selon la place de ces lieux dans la vie de Perec, en commençant par la rue Vilin et en terminant par l’île Saint-Louis40 ?

La solution retenue a été celle qui respectait l’organisation qu’il avait lui-même programmée. Dès le début, Perec a pensé que le montage de ces textes leur donnerait un sens qu’il n’était pas à même de prévoir. Il dessine des pièces de puzzle sans savoir à l’avance quelle image elles vont tracer, ce qui sortira d’avoir placé côte à côte le « réel » de tel lieu et le « souvenir » de tel autre. L’œuvre achevée, telle qu’il la prévoyait, lui échappe. La structure est, pour une part, la maîtresse du jeu. Il recherchera des effets comparables dans La Vie mode d’emploi. Télescoper ainsi lieux et temps est une des innovations stimulantes de Lieux.

Restait pour lui à trouver une règle d’organisation. Dès juin 1969, il entre en correspondance avec Indra Chakravarti, un statisticien d’origine indienne (1928-2002), alors professeur à l’université de Caroline du Nord, pour lui exposer la difficulté qu’il rencontre : comment faire pour que, pour chacune des deux séries qu’il a à mettre en place – la série temporelle, les douze mois des douze années – et la double série des Lieux, les « réels » et les « souvenirs », chaque jonction d’éléments ne se produise qu’une fois ? Si en tel mois de telle année Perec rédige le « réel » du lieu A et le « souvenir » du lieu B, comment aboutir à ce que cet assemblage ne se retrouve jamais ailleurs ? Chakravarti lui fournit la solution en lui indiquant la combinatoire qui permet ce résultat41.

Perec a donc eu besoin de s’appuyer, pour ce tressage d’une lecture du texte de la rue et d’un travail de mémoire, de la mise en place d’un « aléatoire déterminé ». Alors que la mémoire est chose vagabonde et que les lieux sont marqués de fragilité et d’usure, il a voulu que le cadre où il les consigne soit tenu par la perfection inaltérable de l’ordonnancement mathématique. Que, face à trop de contingence, quelque chose de l’ordre d’une transcendance vienne imposer sa loi. « Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère42 » fut une de ses devises, mise en exergue de l’ultime chapitre de La Vie mode d’emploi. On la voit ici à l’œuvre.

Quelques « réels » ont été publiés par Perec dans des revues. Il les a fait paraître sous un même intitulé générique : « Tentative de description de quelques lieux parisiens43 ». S’il offre à la lecture les « réels », il met le couvercle sur les « souvenirs ». Ce qui était au départ disjonction est-il devenu déchirure ? Quand il dit, en 1979 : « je tournais autour de ces textes en cherchant quelque chose qui n’était pas dans le protocole », il livre un malaise qui, là encore, explique l’arrêt de l’entreprise44.

Mettre en forme le texte de Lieux ne fut pas une opération simple. Parfois, le texte est dactylographié45, non sans fautes de frappe ici ou là, parfois manuscrit écrit de façon très lisible. D’autres fois, il s’agit de pages hâtivement griffonnées, par exemple dans un train ou un avion. Parfois, les abréviations se multiplient, point toujours évidentes. La graphie de Perec part en tous sens, droite, penchée à gauche, penchée à droite, en une mobilité surprenante. L’image du chantier s’impose pour qui a entre les mains l’ensemble de ces textes tels qu’ils nous sont parvenus.

Ultime question, non la moindre, fallait-il éditer Lieux ? Perec en aurait-il changé la teneur ou l’esprit, donnant coups de peigne et coups de ciseaux46 ? On ne pouvait évidemment l’éditer qu’en l’état, avec ses scories ou ses redites. Mais c’est ainsi que Perec l’avait au départ conçu, une construction aléatoire qui concilie ordre et désordre, structures fermes et échappées de toute sorte. Il convient peut-être de lire Lieux comme on regarde le carnet d’esquisses d’un peintre, où on devient attentif à ce qu’ont d’irremplaçable des détails, des premiers jets, des recherches diversement abouties. Enfin, tourner aujourd’hui les pages de Lieux, c’est se balader dans une ville qui n’est souvent plus, y trouver des traces de la façon dont un paysan de Paris tel que Perec y dessinait des parcours entre bistrots et cinémas, espaces un peu morts et rues vivantes – autant d’instantanés d’un mode d’emploi de la vie en ce naguère presque devenu jadis.

L’ouvrage paraît plus de cinquante ans après que sa rédaction a commencé (1969). Et sans doute à son heure, maintenant que nous connaissons de mieux en mieux les façons de travailler et de penser de Perec. Pourtant homme et écrivain secret, il a toujours tenu ouvertes les portes de son atelier. Il a aimé expliquer comment il a écrit et architecturé certains de ses livres. Avec Lieux, il laisse voir comment il se débrouillait tant bien que mal pour vivre, arpenter la ville et ses lieux, étayer sa mémoire. Ce projet est né d’une angoisse (celle de perdre) et d’un chagrin (avoir perdu). Il a beaucoup gardé, enregistré, noté et a ainsi légué cette somme de regards, ces archives de la mémoire, cette polyphonie de souvenirs.

Un des romans de jeunesse de Perec, aujourd’hui perdu, s’intitulait Larvatus prodeo, un « j’avance caché » emprunté à Descartes. Ici, il s’avance à découvert, sans masques, permettant de le rencontrer en toute sa simplicité, en toute sa complexité. Mais lui qui avait pris soin de sceller ces enveloppes où se trouvaient consignés des fragments de sa vie, aurait-il voulu se montrer ainsi ? C’était l’idée de départ. À l’arrivée, qu’aurait-il fait ? Eût-il préféré « rester caché » ou « être découvert »47 ? La hache de la mort a arrêté arbitrairement cette partie de cache-cache.

Note sur l’édition

Sylvia Richardson, cousine-filleule et ayant droit de Georges Perec, a été maître d’œuvre de cet ouvrage. Elle a notamment pensé la mise en forme de l’édition numérique de Lieux. Isabelle Gourdin a fourni une frappe de ce texte pas toujours facile à déchiffrer. Jean-Luc Joly en a assuré l’établissement final et l’a annoté afin d’éclairer les allusions à des personnes ou des lieux souvent disparus. Enfin, ce livre n’aurait pas vu le jour sans l’accueil perspicace et amical de Maurice Olender.

NOTES

1 Lettre reproduite dans Je suis né, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du xxe siècle », 1990, p. 51-66. On trouvera une présentation du projet assez identique alors qu’il est en cours de réalisation dans Espèces d’espaces (1974), Paris, Seuil, coll. « La Librairie du xxie siècle », 2022, p. 99-101.

2 Avec Françoise Dolto.

3 Titre inspiré du Locus Solus de Raymond Roussel.

4 Ces lieux sont, si l’on suit à peu près le fil chronologique : la rue Vilin, à Belleville, où Georges passa sa première enfance ; la rue de l’Assomption, où résidait la famille Bienenfeld, qui devint son foyer après guerre ; le rond-point Franklin-Roosevelt, lieu de sa fugue en 1948 ou 1949 ; l’avenue Junot, où vivaient les cousins Chavranski ; la rue Saint-Honoré, où il vécut des temps de sa vie de pseudo-étudiant ; la place d’Italie, liée à des moments partagés avec Michel Rigout, ancien camarade fréquenté rue de l’Assomption ; la rue de la Gaîté, rattachée essentiellement à son ami Jacques Lederer ; le carrefour Mabillon, lié aux débuts de sa vie avec Paulette ; le passage Choiseul, près de la Bibliothèque nationale, où celle-ci travaillait ; la place de la Contrescarpe et la place Jussieu, toutes deux proches du 5 rue de Quatrefages, où il vécut au début des années soixante ; l’île Saint-Louis, enfin, où Suzanne Lipinska avait un appartement.

5 Espèces d’espaces, op. cit., p. 100. De fait, il y a peu de documents de cet ordre. En matière de photos, on trouve quelques planches-contact (île Saint-Louis, rue Vilin…).

6 Roman de Michel Butor, paru en 1956. L’auteur y construit sa narration grâce à une architecture précise des temporalités qui mêle de façon subtile différentes strates du passé au présent de l’écriture.

7 « Le projet d’écrire mon histoire s’est formé presque en même temps que mon projet d’écrire », W ou le souvenir d’enfance, dans Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2017, t. 1, p. 676.

8 « Il faudrait dire je. Il voudrait dire je / que ses mots déchirent les pages tracent leurs sillons noirs dans la vie même, mots brûlants d’une vertu qui ne s’éteindrait jamais », note-t-il sur un papier le 10 novembre 1968. Cf. Philippe Lejeune, La Mémoire et l’Oblique. Georges Perec autobiographe, Paris, P.O.L, 1991, p. 24-25.

9 Espèces d’espaces, op. cit., p. 100.

10 « À propos de la description », dans Entretiens, Conférences, Textes rares, Inédits, édités par Mireille Ribière avec l’aide de Dominique Bertelli, Nantes, Joseph K., 2019, p. 597.

11 Sur les rapprochements qu’on peut faire entre Perec et les plasticiens de son temps, voir Cahiers Georges Perec, n° 10, « Perec et l’art contemporain », textes réunis et présentés par Jean-Luc Joly, Bègles, Le Castor astral, 2010, ainsi que Derek Schilling, Mémoires du quotidien : les lieux de Perec, Lille, Presses du Septentrion, 2006, p. 129-176.

12 Espèces d’espaces, op. cit., p. 94.

13 Texte 126, « Saint-Honoré, réel 6 », 2.9.1975.

14 « Entretien avec Jean Royer », 2.6.1979, repris dans Entretiens…, op. cit., p. 429.

15 Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, contribution au n° 1 de la nouvelle série de Cause commune, Paris, U.G.E., 1975, repris dans Œuvres, t. 2, op. cit., p. 819. De fait, après une quinzaine de mois d’interruption, Perec reprend Lieux le 28 octobre 1974, justement après avoir rédigé ce texte sur la place Saint-Sulpice.

16 « Les lieux d’une ruse », dans Penser / Classer (1985), Paris, Seuil, coll. « La Librairie du xxie siècle », 2003, p. 68-69.

17 Texte 41, « Saint-Louis, souvenir 2 », 2.10.1970. L’expression « une mémoire démentielle » vient sans doute de la lecture du récit ainsi intitulé dans La Chambre des enfants (1960) de Louis-René des Forêts.

18 Texte 12, « Gaîté, souvenir 1 », 28.6.1969.

19 Texte 30, « Junot, souvenir 2 », 28.3.1970.

20 Texte 39, « Italie, souvenir 2 », 4.9.1970.

21 Espèces d’espaces, op. cit., p. 167.

22 Texte 37, « Vilin, souvenir 2 », 21.7.1970.

23 Philippe Lejeune, La Mémoire et l’Oblique, op. cit., p. 192. Le long chapitre qu’il consacre à Lieux (« Cent trente-trois lieux », p. 141-209) relate de façon très vivante la surprise qu’a été pour lui la découverte de cet ensemble qu’il présente dans toute sa complexité. Cela reste jusqu’à ce jour l’étude de référence concernant Lieux.

24 Ibid., p. 170 et 171.

25 Texte 7, « Junot, souvenir 1 », 21.4.1969.

26 Extrait du « petit carnet noir » (septembre 1970), reproduit dans Je suis né, op. cit., p. 14.

27 Texte 10, « Franklin, souvenir 1 », 31.5.1969.

28 « Lieux, un projet », entretien enregistré avec Gérard Macé en 1979, dans Georges Perec, coffret de 4 CD et 2 livrets, Marseille, André Dimanche/INA, 1997 (CD3).

29 Texte 10, « Franklin, souvenir 1 », 31.5.1969.

30 Texte 43, « Choiseul, souvenir 2 », 10.10.1970.

31 Texte 43, « Choiseul, souvenir 2 ».

32 Texte 70, « Junot, réel 3 », 15.12.1971. Il a si peu envie de parler de l’avenue Junot qu’il remplace ce jour-là son descriptif par l’évocation d’une traversée du quatorzième arrondissement.

33 Texte 87, « Choiseul, souvenir 4 », 4.9.1972.

34 Espèces d’espaces, op. cit., p. 100.

35 Texte 10, « Franklin, souvenir 1 », 31.5.1969.

36 Cf. le chapitre ii de W ou le souvenir d’enfance.

37 Espèces d’espaces, op. cit., p. 115.

38 La Vie mode d’emploi, dans Œuvres, t. 2, op. cit., p. 140-141.

39 Ibid., p. 447-448.

40 Perec liste les divers lieux de la façon suivante dans « Île Saint-Louis / souvenir », le 2.10.1970 (texte 41) : 1) Vilin, 2) Assomption, 3) Junot, 4) place d’Italie, 5) Saint-Honoré, 6) passage Choiseul, 7) Jussieu, 8) Contrescarpe, 9) Mabillon, 10) Gaîté, 11) Franklin-Roosevelt, 12) île Saint-Louis. C’est à peu près l’ordre chronologique, sauf pour Franklin-Roosevelt qui aurait dû intervenir en troisième position.

41 Il s’agit de configurer un carré bi-latin ou bi-carré latin, fait de deux carrés mutuellement orthogonaux, c’est-à-dire jumeaux dans leur structure, de douze chiffres. Voir ci-après, dans l’introduction de Jean-Luc Joly, « Le manuscrit et la contrainte du bi-carré latin d’ordre 12 ».

42 Ce monovocalisme en « e » apparaît dans Les Revenentes (1972), dans Œuvres, t. 1, op. cit., p. 531-532.

43 En 1977 paraissent « Tentative de description de quelques lieux parisiens : guettées » [= la rue de la Gaîté] dans Les Lettres nouvelles, n° 1 ; « Tentative de description de quelques lieux parisiens : vues d’Italie » [= la place d’Italie] dans la Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 16 ; « Tentative de description de quelques lieux parisiens : la rue Vilin », dans L’Humanité du 11 novembre (repris dans l’infra-ordinaire, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du xxe siècle », 1989, p. 15-31). En 1979, « Allées et venues rue de l’Assomption », dans L’Arc, n° 76. Enfin « Stations Mabillon » est publié dans le n° 81 d’Action poétique, en mai 1980. Dans un entretien au Monde de 1978, Perec envisage de réunir ces textes en un livre intitulé Tentative de description de quelques lieux parisiens (dans Entretiens…, op. cit., p. 295).

44 Georges Perec parle, loc. cit.

45 Perec aimait beaucoup les machines à écrire et célèbre le bonheur que donnent les machines électriques : « La machine à écrire électrique est une révolution dans l’écriture : j’écris […] presque au fil de ma pensée. Le problème serait d’avoir une pensée ; en attendant il est agréable (sécurisant ?) de noircir du papier : JE TRAVAILLE !!! » (texte 51, « Junot, souvenir 3 », 15.04.1971).

46 Il en a donné quelques-uns pour la publication des « réels » en revue.

47 Le projet à peine mis en route, il s’interroge : « Quel sera exactement mon travail au 1er janvier 1981 ? Relire et publier ? Établir un index ? (Sans doute.) Tout réécrire, en ne me servant de ces textes que comme de notes ? » (texte 12, « Gaîté, souvenir 1 », 28.6.1969).

L’auteur de la préface

Claude Burgelin a été professeur de littérature contemporaine à l’université Lyon 2. Il a publié notamment :
Georges Perec, Seuil, « Les Contemporains », 1988, rééd. 2002.
Les Parties de dominos chez Monsieur Lefèvre, Perec avec Freud, Perec contre Freud, Circé, 1996, rééd. 2002.
Les Mal Nommés. Duras, Leiris, Calet, Bove, Perec, Gary et quelques autres,Seuil, « La Librairie du xxie siècle », 2012.

Il a édité et préfacé les deux romans retrouvés de Georges Perec :
Le Condottière, Seuil, « La Librairie du xxie siècle », 2012 ;
L’Attentat de Sarajevo, Seuil, « La Librairie du xxie siècle », 2016.

Il a contribué à l’édition dans la « Bibliothèque de la Pléiade » des Œuvres de Georges Perec (présentation et annotation de W ou le souvenir d’enfance et d’Ellis Island) et rédigé l’Album Georges Perec, Gallimard, 2017.

Introduction

Jean-Luc Joly

Le manuscrit et la contrainte du bi-carré latin d’ordre 12

Lieux est un projet inachevé de Georges Perec qui se présente comme un ensemble de textes, de documents, de photos et d’enveloppes constituant les dossiers 57 I et II du Fonds Georges Perec (FGP) déposé à la Bibliothèque de l’Arsenal, Paris (originellement 133 enveloppes elles-mêmes contenues dans 24 enveloppes parfois plus grandes ; désormais 133 textes disposés dans des chemises, les enveloppes étant rangées à part).

Perec conservait les textes écrits selon le calendrier et le protocole définis par un bi-carré latin d’ordre 12 (éventuellement sous deux formes pour les « réels » : document de prise de notes puis mise au net, généralement dactylographiée) dans des enveloppes souvent ornées de graphismes (provenances et formats très divers – une pour chaque texte – en voir quelques exemples dans le dossier de l’édition numérique), les textes étant parfois accompagnés de documents réels (ticket de café, emballage de sucre, prospectus trouvé sur place…) ou personnels (liste d’invités, lettre, télégramme…), ou de photos (négatifs et planches-contact) ; il scellait à la cire à cacheter chaque enveloppe et la numérotait de la même façon que le texte ; puis, après l’abandon du projet, il a réuni tous les textes d’une même catégorie (les « réels » ou « souvenirs » de tel « lieu » particulier – par exemple : « Italie réels », « Assomption souvenirs », etc.) alors que l’ordre initial, jusqu’à cet abandon puis la réutilisation partielle de certains textes dans un nouveau projet (Tentative de description de quelques lieux parisiens), était probablement demeuré celui de la numérotation (qui diffère légèrement de celui du programme calendaire, comme nous le verrons en abordant la genèse du texte)1.

C’est le mathématicien oulipien Claude Berge qui, par une lettre du 6 décembre 1967 envoyée à Georges Perec et à Jacques Roubaud, avait attiré leur attention sur les potentialités littéraires de la combinatoire du bi-carré latin (un tableau organisant de manière exhaustive et sans répétition deux séries de n éléments) en fournissant un spécimen d’ordre 10 (qui avait pourtant été conjecturé inexistant par le passé) alors récemment élaboré par un trio de mathématiciens américains, Chakravarti, Bose et Shrikhande, et en proposant de l’appliquer à des contraintes « sémantiques » d’un récit (personnages, accessoires, lieux, éléments de description, etc.) – c’est, on le sait, le point de départ de La Vie mode d’emploi 2. Désireux, parallèlement, de doter d’une contrainte architectonique un vaste dispositif d’écriture autobiographique, qu’il date pour son commencement de janvier 1969 dans le texte 109 de Lieux avec comme premier titre ou contenu possible « devenir des lieux », puis Loci Soli, mais déjà entamé depuis cinq mois quand il s’adresse au mathématicien américain (puisque le premier texte est effectivement écrit le 27 janvier 1969 et que la demande date du 6 mai 1969), Perec décide de s’appuyer également sur un schéma de bi-carré latin, mais d’ordre 12 (de façon à apparier exhaustivement et sans répétition tous les « réels » et les « souvenirs » de douze lieux sur tous les mois de l’année et sur les douze années que devait durer le projet).

Bi-carré latin d’ordre 12 composé par Georges Perec pour Lieux avec les modèles fournis par le mathématicien américain d’origine indienne Indra Chakravarti (voir leur correspondance).

Combinatoire générale du bi-carré latin d’ordre 12 de Lieux

Combinatoire générale du bi-carré latin d’ordre 12 de Lieux où les deux séries de chiffres du schéma précédent ont été remplacées par les lieux correspondants. En ordonnée, Perec a surchargé à partir de 1973 (par suite de l’abandon de cette année) les années du calendrier régulier par celles du calendrier rectifié. Les différents gra- phismes surimposés (le plus souvent en bleu clair) peuvent être lus, selon les cas, comme des marques de régie (avancement du travail), des constats de surdétermination (conjonctions remarquables) ou des surcharges géométrico-décoratives (faisceau couvrant l’année 1969).

En abscisse du second schéma ici reproduit, Perec dispose les douze mois de l’année ; en ordonnée, les douze années du projet (de 1969 à 1980 puis 1981) – un « bi-carré » devant être, comme son nom l’indique, « carré » pour fonctionner. Chaque case du damier représente donc un mois d’une année (par exemple celle du coin supérieur gauche correspond à janvier 1969, point de départ de Lieux, celle qui lui est voisine à droite sur le rang inférieur correspond à février 1970, etc.). Dans chaque case du premier schéma ici reproduit divisée diagonalement, on trouve deux chiffres : celui du haut à gauche désigne les « souvenirs », celui du bas à droite les « réels ». Dans le second schéma, les « souvenirs » sont notés en haut de la case et les « réels » en bas. Perec attribue ensuite (en s’appuyant sur les textes déjà écrits ou à écrire en 1969 – et en empêchant peut-être qu’un même lieu reçoive le même chiffre pour son « réel » et son « souvenir » – l’alternance des deux modalités étant spontanément respectée dès le départ), Perec attribue donc à chacune des deux séries de chiffres les douze lieux parisiens de son projet autobiographique :

Pour les souvenirs : 1 = Jussieu ; 2 = Assomption ; 3 = Saint-Honoré ; 4 = Junot ; 5 = Franklin ; 6 = Gaîté ; 7 = Mabillon ; 8 = Vilin ; 9 = Italie ; 10 = Saint-Louis ; 11 = Choiseul ; 12 = Contrescarpe.

Pour les « réels » : 1 = Mabillon ; 2 = Vilin ; 3 = Italie ; 4 = Saint-Louis ; 5 = Choiseul ; 6 = Contrescarpe ; 7 = Assomption ; 8 = Saint-Honoré ; 9 = Jussieu ; 10 = Franklin ; 11 = Gaîté ; 12 = Junot.

Si nous revenons à cette même case du coin supérieur gauche, celle de janvier 1969, nous voyons ainsi qu’elle est définie par l’appariement 1/1, c’est-à-dire « souvenir » de Jussieu et « réel » de Mabillon et que cela correspond effectivement aux deux premiers textes de Lieux écrits ce mois-là. Celle du sixième rang sur la quatrième rangée, qui correspond au mois de juin 1972, est définie par l’appariement 3/10, « souvenir » de Saint-Honoré et « réel » de Franklin, ce que sont de nouveau effectivement les textes 83 et 84. Etc.

Genèse de « Lieux »

Observées d’un peu plus près, les choses ne sont cependant pas aussi simples et Lieux demeure loin d’être un texte mécanisé, écrit « sur plans » – même s’il est arrivé à Perec (et ce sera également le cas pour La Vie mode d’emploi quelques années plus tard) de présenter son projet comme la stricte mise en application du dispositif contraint.

Pour commencer : ce dispositif ne préexiste donc pas à la mise en route de l’écriture mais semble ne finir par s’imposer qu’après divers tâtonnements et réajustements.

En effet, tout porte à penser qu’en dépit de ce qu’il écrit au début de sa lettre à Chakravarti du 10 juin 1969, Perec conçoit le projet de Lieux dans une sorte d’élan, avec spontanéité et très peu de préméditation (ce qui chez lui constitue presque un exemple unique), tout de suite après la rupture amoureuse mais non encore amicale avec Suzanne Lipinska. Au début du texte 41, il confesse en effet :

Je dois évidemment noter que le choix de l’île Saint-Louis parmi ces douze lieux fut déterminé (de même que la conception générale du livre) par ma rupture avec S[uzanne] en janvier 1969 : c’était à la fois trouver quelque chose à faire, et m’enraciner à Paris. Cet enracinement était évidemment hypocrite (puisque la règle n’exige que je sois à Paris qu’une seule fois par mois) ; elle voulait dire : vis à Paris (ne va plus au Moulin) ; elle voulait dire aussi : ne pars pas à l’étranger (ce qui aurait été, à supposer que j’aie réellement voulu quitter S[uzanne], la seule chose à faire).

Et au début du texte 109, il consigne à propos du passage Choiseul :

Il me semble que c’est là, en janvier 69, lors de mon premier départ du Moulin, que j’ai conçu ce projet de “devenir des lieux”

– soit presque simultanément à la mise en route écrite. L’impulsivité ici notée explique d’ailleurs peut-être également pourquoi Perec ne cessera presque plus, par la suite, de s’interroger non pas tant sur le choix des lieux (pour l’essentiel motivés par des ancrages autobiographiques clairs – sauf peut-être pour le passage Choiseul, comme il est noté à plusieurs reprises dans les textes le concernant) que sur leur périmètre ou l’exclusion de certains autres, comme si la sélection n’avait pas été suffisamment maturée (cependant, quoique autobiographiquement justifiée, l’avenue Junot par exemple est fréquemment déclarée inappétente par l’auteur). Quoi qu’il en soit, on doit naturellement supposer à Lieux un cadre préséant, même si très vite élaboré : a minima choix des lieux, définition et alternance des modes génériques (« réel » et « souvenir ») ; mais, comme nous l’avons noté plus haut, le recours au bi-carré latin avec l’aide de Chakravarti ne se fait qu’a posteriori, cinq ou six mois après le début de l’expérience, comme si Perec n’avait réellement éprouvé la nécessité d’une structure efficace pour son ambitieux projet qu’une fois une certaine masse critique textuelle atteinte ou les premières difficultés d’appariement aperçues. Certes, comme son agenda pour 1969 peut le donner à lire pas à pas, il semble penser d’emblée au bi-carré latin comme solution pour résoudre son problème : le 16 janvier, il note ainsi, sans qu’il soit néanmoins possible de savoir ce que recouvre la consignation ni même si elle se serait vraiment appliquée à Lieux : « bi-carrés latins orthogonaux » (FGP 25, 14 r°) ; cependant, le premier texte de Lieux est écrit le 27 janvier (ce que Perec note également dans son agenda : « Soli loci 1 Jussieu souvenir » – FGP 25, 15 v°), suivi le lendemain 28 janvier de cette note révélatrice de l’espèce de « rétro-logique » de Perec – les textes précédant leur organisation – au début de son projet : « ébauche d’un plan Soli Loci » (FGP 25, 15 v°) ; avec le même type de rétro-mouvement, le 31 janvier, Perec consigne, toujours dans son agenda : « Loci Soli : Mabillon dénoté » (FGP 25, 16 r° – il s’agit du deuxième texte de Lieux, « dénoté » équivalant alors à « réel ») ; et le mardi 18 février, il note le même jour : « Carrés d’ordre 12 : écrire à Indra Chak. » ainsi que « Assomption » (FGP 25, 18 v°) – Perec, on le sait, ne se décidera à écrire au mathématicien américain que le 6 mai.

Autrement dit : Perec s’est lancé dans Lieux mû par l’urgence et avec un schéma provisoire et manifestement ressenti d’emblée comme insuffisant, dont aucune trace n’a été conservée mais qui n’est pas un bi-carré latin (dans sa réponse à Indra Chakravarti du 10 juin 1969, reproduite à la suite de cette introduction, il parle d’une « permutation circulaire » simple, qui est fort probablement ce premier plan pour Lieux imaginé par lui – les couples de lieux demeurant fixes, par exemple, et seule se modifiant leur position dans l’année, peut-être réglée par une combinatoire du type « quenine3 ») ; il pense cependant au schéma du bi-carré latin, étant donné les inconvénients de la permutation circulaire également exposés à Chakravarti dans la lettre du 10 juin (relative régularité et visibilité de la contrainte), tandis que les textes commencent à être produits ; mais il faudra encore quelque temps pour que ces deux logiques, la créatrice et l’organisatrice, se rejoignent. Le 15 mai, Chakravarti envoie sa réponse ; le 10 juin, Perec explique en retour avoir utilisé le modèle de bi-carré latin fourni par son correspondant pour organiser définitivement les appariements dans son dispositif combinatoire. La nécessité d’accorder les textes déjà écrits – dont Perec dit à Chakravarti qu’ils furent assemblés au hasard ou selon des associations qui lui semblaient s’imposer (probablement d’ordre biographique pour Vilin et Assomption par exemple, ses deux rues d’enfance, ou d’ordre chronologique pour Italie et Saint-Honoré, ces deux lieux ayant été majoritairement fréquentés à la même époque), mais, dans le texte 12 de Lieux, il parle d’un « choix (tout à fait arbitraire) de la répartition pour la première année » –, cette nécessité donc, et le bi-carré latin fourni par le mathématicien américain déterminent alors le chiffrage des lieux pour les « réels » et les « souvenirs » de la première année, puis, partant, pour tous – même si Perec voit d’emblée dans le nouveau tableau ainsi obtenu quelques inconvénients exposés à la fin de sa lettre de juin 1969, mais qui ne semblent pas avoir été pour autant corrigés. Il obtient cependant alors, comme il l’écrit encore, entre un « ordre trop déterminé » et un « ordre aléatoire », un « aléatoire déterminé » – ce qu’est au fond pour lui l’idéal d’une contrainte imitant la vie ou le réel, apparemment hasardeuse mais obéissant sur un mode semi-secret à des lois.

Pour suivre : l’ordre dans lequel Perec organise ses textes est en réalité multiplement variable.

Alors qu’il travaille encore sans bi-carré latin mais avec cette probable « permutation circulaire » du début, Perec paraît respecter un autre élément d’organisation chaque mois : si nous observons à l’aide du sommaire le début de l’année 1969, nous pouvons constater en effet que les quatre premiers mois (de janvier à avril) sont réglés par un ordre « souvenir-réel », peut-être prévu par le schéma initial, la « permutation circulaire » – et si le « souvenir » prime en quelque sorte dans le mois, en occupant la première place, c’est peut-être dû au fait que Perec a commencé avec ce mode parce qu’il est plus facile à mettre en œuvre qu’un « réel », qui suppose un déplacement in situ, et qu’il vaut mieux ensuite conserver cette alternance par simple souci d’organisation minimale (à moins que le hasard n’ait ici joué).

Cependant, la vie ayant ses raisons que la raison ne connaît point toujours, même lorsqu’elle prétend se régler sur l’art, l’ordre s’inverse pour les mois de mai à juillet (et alors que le bi-carré latin, reçu en mai et sans doute mis en application en juin ou juillet, n’entre pas encore véritablement en jeu – qui de toute façon ne permet pas cette inversion, la place des « souvenirs » et des « réels » devant y demeurer graphiquement fixée une fois pour toutes, de manière que les deux séries s’apparient sans pour autant inverser leur place).

En réalité, un coup d’œil aux dates de composition des textes à l’aide du tableau synoptique des « lieux » qui figure à la fin de cette édition offre une réponse immédiate (même si finalement partielle) : c’est tout d’abord la chronologie qui fixe la numérotation mensuelle car, de janvier à avril 1969, Perec écrit chaque fois d’abord le « souvenir » puis le « réel » du mois ; et lorsqu’il écrit le « réel » avant le « souvenir » en juin, juillet et août, l’agencement numéroté s’inverse (« réel-souvenir »), avant une nouvelle modification, toujours chronologiquement justifiée, en août, septembre et octobre4 (« souvenir-réel »), puis une dernière en novembre et décembre (« réel-souvenir »). Le début de l’utilisation du bi-carré latin en juin ou juillet aurait peut-être pourtant dû « régulariser » la numérotation (puisque dans l’organisation de celui-ci, comme nous venons de le dire, l’emplacement « graphique » – haut vs bas par exemple – des « souvenirs » et des « réels » est fixé, et donc, si l’on veut, la numérotation que l’on peut en inférer) ; mais ça n’est pas le cas pour autant – provisoirement, du moins.

Pour simplifier (car il le faut toujours, comme L’Augmentation nous l’enseigne) : premièrement, la numérotation des textes de Lieux par Perec est cohérente en 1969 puisqu’elle obéit alors à des principes uniques sur l’année, le permutationnel et le chronologique (même si le programme se modifie quant à lui dans son organisation en passant de la « permutation circulaire » au bi-carré latin, mais sans heurts, Perec réussissant à adapter le second au premier et à harmoniser le tout) ; deuxièmement : cette numérotation perecquienne (1, 2, 3… 24 – en nous limitant à la première année) n’est, au final, pas exactement celle du bi-carré latin qui aurait dû imposer l’ordre suivant (où le « souvenir » du mois précède toujours le « réel »), quitte à le corriger sur les textes déjà écrits et les enveloppes déjà fermées : 1-2, 3-4, 5-6, 7-8, 10-9, 12-11, 14-13, 15-16, 17-18, 19-20, 22-21, 24-23.

Par la suite : en 1970 Perec va de nouveau adopter dans sa numérotation mensuelle un ordre inverse et chronologiquement justifié (c’est-à-dire un ordre « réel-souvenir ») pour les quatre premiers mois, et en 1971 pour le premier mois ; en revanche, il conserve dans le même temps pour beaucoup d’autres mois un ordre contraint « souvenir-réel » dans la numérotation mensuelle alors que la logique chronologique suivie durant plus d’un an après le début du projet aurait pourtant dû l’amener à inverser là aussi (par exemple, les textes 37 – deuxième « souvenir » de Vilin – et 38 – deuxième « réel » de Jussieu – qui forment le couple « régulièrement » ordonné de juillet 1970 – « souvenir-réel » – sont pourtant écrits respectivement les 21 et 2 juillet). Puis, pour tout le reste des campagnes d’écriture de Lieux, l’ordre va demeurer « souvenir-réel » ne varietur, sans plus de prise en compte de la chronologie, les exceptions qui auraient pu amener de nouvelles inversions (c’est-à-dire les mois où – ou plutôt pour lesquels – le « réel » est écrit avant le « souvenir ») devenant pourtant très régulières. On peut supposer que, les retards s’étant accumulés et les rattrapages ayant parfois lieu longtemps après les dates prévues (sans compter le remplacement de 1973 par 1974), la chronologie réelle n’a alors plus tellement d’importance, les calendriers contraint et authentique ayant désormais trop divergé pour être maintenus plus ou moins ensemble, avec des variations circonscrites au laps du mois. Restera seule en place la numérotation exigée par le bi-carré latin, un texte recevant un ordinal en quelque sorte « sûr » puisque idéalement attribué par la contrainte, quand un ordinal chronologique eût tout à la fois rendu confus le repérage des textes dans l’ensemble et sans doute aussi trop souligné la progressive mise en échec du projet.

Mais on peut à tout aussi bon droit penser que Perec ne fétichisait pas les contraintes, que l’important demeurait pour lui qu’un « réel » et un « souvenir » aient été attribués à un mois plutôt que véritablement écrits dans ce mois, voire que des textes aient été écrits, non que les dates prévues aient été respectées… en quelque sorte que l’esprit du projet ait pu s’accommoder des approximations, et les contraintes mathématiques tenir compte des réelles – et ce, même si le bi-carré latin demeure structurant jusqu’au bout de l’expérience. « De toute façon, il n’y a rien de vraiment scientifique dans ce travail », écrit Perec au début du texte 99 pour justifier les aises prises avec le calendrier contraint.

Un peu plus tard, avec l’introduction du clinamen dans le cahier des charges de La Vie mode d’emploi, il s’agira néanmoins, en programmant autant que faire se peut des erreurs ou des écarts, de ne pas composer définitivement avec cette ambition d’orthonormer le réel, de ne pas se résoudre tout à fait à laisser au hasard le jeu entre la règle et l’exception, la vie et le mode d’emploi.

Dernier point génétique : parallèlement à ces interférences d’organisation, tout comme ce sera le cas, là encore, pour La Vie mode d’emploi, le titre du projet connaît des variations : comme nous l’avons vu, « Devenir des lieux » est peut-être un premier titre envisagé (voir le texte 109), Loci Soli (ou Soli Loci) un autre avéré puisque, nous l’avons vu, c’est celui que Perec emploie lorsqu’il consigne l’écriture des premiers textes dans son agenda de 1969 ; Lieux semble ensuite rapidement s’imposer mais, dans Espèces d’espaces, Perec mentionne dans le chapitre « La Rue » : « Les lieux (Notes sur un travail en cours) » ; enfin Tentative de description de quelques lieux parisiens sera le titre retenu pour le projet de publication de certaines séries de « réels » après l’abandon du projet initial.

Une brève histoire anthume et posthume de « Lieux »

Pour en revenir à la conception de Lieux, il est cependant évident que ce projet outrepasse par son ampleur, son dispositif et sa chronologie la trop stricte perspective psychologique, même articulée à un schéma oulipien, mise en avant dans un premier temps par Perec, et qu’il est plus littérairement situable, au tournant des années soixante et soixante-dix, d’une part dans une recherche autobiographique intense se déclinant en plusieurs projets (exposés à Maurice Nadeau dans la célèbre lettre programmatique du 7 juillet 19695) et dont le principal dénominateur commun est la volonté de doter l’écriture de soi d’une structure objective (L’Arbre, L’Âge, Lieux où j’ai dormi et W ou le souvenir d’enfance, notamment), d’autre part – mouvement sans aucun doute accentué par l’entrée à l’Oulipo – dans un infléchissement disons expérimental de l’écriture perecquienne (le P.A.L.F., La Disparition, les Hörspiele entre autres). Pour le dire en d’autres termes : même s’il est possible que Lieux soit au départ dans l’esprit de Perec le « tombeau d’un amour » (Philippe Lejeune), il est tout autant d’emblée un projet de recherche littéraire (d’ailleurs, Perec ne cesse, surtout au début, de s’interroger sur le sens de sa démarche, sur un plan tout à la fois scriptural et existentiel), celui de l’invention d’une autobiographie novatrice où l’écriture se joint à la performance. Perec lui-même détache Lieux de son ancrage au Moulin d’Andé au moment où il lui apparaît clairement que la liaison avec Suzanne Lipinska s’est estompée (voir par exemple ce qu’il en dit dans le texte 119) ; de surcroît, dans cette même lettre à Maurice Nadeau du 7 juillet 1969, il évoque Lieux comme devant servir de cadre à L’Arbre, Lieux où j’ai dormi et W ou le souvenir d’enfance, parle d’un « projet de quelque envergure », d’un livre « parti d’une idée assez monstrueuse mais […] assez exaltante » et conclut, comme si les textes séparés remis bout à bout et lus ensemble devaient faire apparaître le film mouvant constitué de l’addition de plans fixes qui permet de voir un temps long continu, ce que l’œil ou la conscience ne perçoivent jamais : « Je n’ai pas une idée très claire du résultat final, mais je pense qu’on y verra tout à la fois le vieillissement des lieux, le vieillissement de mon écriture, le vieillissement de mes souvenirs6. »

Le plan d’écriture, commencé en janvier 1969, d’abord respecté dans sa programmation (ou lui demeurant fidèle par arrangement), connaît assez rapidement divers retards, rattrapages, abandons partiels, formes de remplacement… qui mènent à l’abandon définitif en septembre 1975 (on en suivra l’histoire complexe et mouvementée texte après texte, à travers les écarts de datation entre les contraintes et les effectives, et les commentaires de Perec concernant ses retards). Par la suite, Georges Perec, qui, comme nous l’avons dit plus haut, avait réarrangé et conservé les enveloppes de Lieux groupées par séries de « réels » et de « souvenirs » de lieux, enveloppes elles-mêmes conservées dans de plus grandes (chaque « petite » enveloppe demeurant cependant numérotée dans l’ordre du bi-carré latin – exception faite des quelques inversions mensuelles que nous avons vues plus haut), Georges Perec donc, ouvrit lui-même de nombreuses enveloppes : quelques-unes de « souvenirs » et beaucoup de « réels », probablement pour choisir les textes publiés en revue en 1977, 1979 et 1980 (les « réels » de Gaîté, Italie, Vilin, Assomption et Mabillon7) et constituer ainsi un nouveau projet : Tentative de description de quelques lieux parisiens, qui devait former un volet des Choses communes (où aurait figuré également Je me souviens, par exemple). Lors de la constitution du Fonds Georges Perec (par dépôt des archives de l’écrivain à la Bibliothèque de l’Arsenal, dans les locaux de l’Association Georges Perec, en 1986) et de l’établissement de son catalogue sous la direction de Paulette Perec, seules avaient été numérotées les enveloppes qui se trouvaient ouvertes, celles restées fermées le demeurant et recevant la mention « enveloppe fermée, non numérotée ». En 1988 et 1989, Ela Bienenfeld, ayant droit de Georges Perec, et Philippe Lejeune, qui travaillait alors sur les textes autobiographiques de l’écrivain, examinèrent Lieux, dont ils furent donc les premiers lecteurs, et ouvrirent les enveloppes encore fermées dont ils numérotèrent ou firent numéroter le contenu. Ce sont ces cotes complétées que nous donnons au début du chapeau introductif des notes de chaque texte. Lieux se présentait ainsi comme il se présente toujours aujourd’hui puisque le catalogue et la conservation du Fonds Georges Perec ont scrupuleusement respecté l’ordre dans lequel avaient été trouvés les papiers le constituant, soit les « réels » et les « souvenirs » réorganisés par séries (sauf pour les « réels » de Gaîté, conservés non groupés) et se présentant dans l’ordre suivant (probablement non significatif mais qu’une philologie scrupuleuse pourrait vouloir respecter) : Junot « réel » ; Franklin « souvenir » ; 1 enveloppe isolée du « réel » de Gaîté n° 21 ; Saint-Honoré « souvenir » ; Gaîté « réel » ; Gaîté « souvenir » ; Jussieu « souvenir » ; Italie « réel » ; Saint-Louis « réel » ; Choiseul « réel » ; Contrescarpe « réel » ; Assomption « souvenir » ; Mabillon « réel » ; Italie « souvenir » ; Saint-Honoré « réel » ; Saint-Louis « souvenir » ; Jussieu « réel » ; Choiseul « souvenir » ; Franklin « réel » ; Contrescarpe « souvenir » ; 1 enveloppe isolée du « réel » de Gaîté n° 68 ; Mabillon « souvenir » ; Vilin « réel » ; Vilin « souvenir » ; Assomption « réel » ; Junot « souvenir » ; 1 enveloppe isolée du « réel » de Gaîté n° 74. En 1991, Philippe Lejeune publia chez P.O.L La Mémoire et l’Oblique. Georges Perec autobiographe, qui contient un essai sur Lieux et de nombreuses citations ; et en 1992, dans le premier numéro de la revue Genesis, le dossier des « souvenirs » de la rue Vilin. Ce furent pendant longtemps les seules sources de connaissance, avec les « réels » publiés, de ce texte majeur mais néanmoins méconnu de Perec.

Principes de l’édition

En l’absence d’indications précises de l’écrivain sur la présentation finale de son dispositif, comment éditer les textes constituant Lieux ? Perec se contente d’écrire à Maurice Nadeau, toujours dans sa lettre programmatique du 7 juillet 1969 : « J’ouvrirai alors [en décembre 1980] les 288 enveloppes cachetées, les relirai soigneusement, les recopierai, établirai les index nécessaires8 » ; et s’interroge à la fin du texte 12 de Lieux : « On pourrait déjà se demander si l’accumulation des textes va produire un texte différent. Quel sera exactement mon travail au 1er janvier 1981 ? Relire et publier ? Établir un index ? (Sans doute.) Tout réécrire, en ne me servant de ces textes que comme de notes ? »

Dans quel ordre cependant ? Celui du bi-carré latin « pur » ou celui, légèrement divergent entre janvier 1969 et janvier 1971, de la numérotation suivie de chaque enveloppe et de chaque texte (qui semblent d’ailleurs tous deux vaguement en perspective dans le propos tenu à Nadeau : « relirai », « recopierai » – tout comme à la fin du texte 12 : « Relire et publier ») ? Dans un ordre chronologique réel (qui diffère, comme on sait, de l’ordre chronologique contraint) ? Par séries de « réels » et de « souvenirs » des lieux – et alors en les maintenant dans l’ordre probablement hasardeux dans lequel elles nous sont parvenues, ou en les recomposant plus « logiquement », chronologiquement par exemple9 ? En publiant à part les « réels » par séries de lieux (et donc en continuant Tentative de description de quelques lieux parisiens – mais alors, de nouveau, dans quel ordre, celui de la conservation des textes différant de celui de l’amorce de publication, et – redisons-le – les deux ne semblant d’ailleurs pas motivés) ? Et par ailleurs – ou pas – les « souvenirs » (dont Perec ne laissa jamais une seule ligne paraître et dont de nombreuses enveloppes restèrent closes) ?

À cet égard, il faut bien finir par reconnaître que Lieux pose un problème insoluble car il ne semble pas y avoir de bon choix, chacun présentant de l’intérêt. Cependant, l’ordre contraint, celui du bi-carré latin (« pur » ou « divergent »), outre qu’il a guidé le programme d’écriture, en dépit de nombreux accidents de parcours, peut encore se justifier par ce fait que, lorsque Perec a utilisé dans d’autres textes semblable combinatoire (dans La Vie mode d’emploi ou le Hörspiel Konzertstück für Sprecher und Orchester, tous deux contemporains de Lieux), celle-ci est demeurée au final prégnante, et par cet autre (que remarquait déjà Philippe Lejeune) que l’ordre sériel annule l’alternance de détail entre « réels » et « souvenirs » qui est constitutive du dispositif dès le départ et atténue la chronologie d’ensemble des textes, difficile alors à reconstituer, ne laissant subsister que la chronologie interne à une série – quand l’ordre contraint, même si sa chronologie est en réalité double puisqu’elle superpose calendrier programmé et calendrier réel, permet tout au contraire une reconstitution facile des séries de « réels » ou de « souvenirs » d’un lieu, par simple utilisation d’une table des matières par exemple.

C’est pourquoi nous avons décidé de publier Lieux en suivant l’ordre contraint du bi-carré latin. Cependant, la publication papier suit la numérotation « divergente » de Perec, dont il était difficile de se passer (au profit de l’ordre « pur ») pour d’évidentes raisons philologiques (sans compter la nécessité de laisser la possibilité d’expliquer quelque jour autrement les écarts)10 ; en revanche, l’application numérique, que nous évoquons tout de suite après, trouvant sa principale justification dans la potentialité du texte et donc le jeu avec les suites, fonctionne à partir de l’ordre contraint « pur » du bi-carré latin graphique, comme base des choix possibles en quelque sorte (où peut se retrouver d’ailleurs l’ordre « divergent »), tout en encourageant à s’en affranchir sans cesse.

Il y a en effet encore un autre problème à considérer : lorsqu’il évoque dans sa lettre à Maurice Nadeau des « index nécessaires » à la publication de Lieux, nul doute que Perec, qui affectionne ce type d’appareil critique (il l’a pratiqué une première fois avec Quel petit vélo… ?, paru en 1966, et y aura recours dans divers textes contemporains de Lieux – La Boutique obscure, Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du Go, Espèces d’espaces et, naturellement, La Vie mode d’emploi – ou postérieurs – Je me souviens), ne songe à l’utilité pratique de cet outil ou à sa dilection pour ses « effets de réel » ; mais il y a probablement davantage comme paraissent l’indiquer l’emploi de l’adjectif « nécessaires » ou cette autre déclaration de la lettre à Maurice Nadeau de juillet 1969 à propos du projet de L’Arbre stipulant que l’index qui y était envisagé est « non un supplément, mais une véritable et même essentielle partie du livre11 ». Il est en effet fort probable que déjà à cette époque, dans l’esprit de l’auteur, l’une des vertus cardinales de l’index, qui ne sera cependant véritablement explicitée dans plusieurs entretiens qu’au moment de la sortie de La Vie mode d’emploi, ne soit d’être un moyen d’échapper à la linéarité, à la successivité, ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui un opérateur d’hypertextualité, autrement dit un instrument d’interaction. À Jean-Jacques Brochier, qui l’interroge pour Le Magazine littéraire en octobre 1978 au moment de la sortie de La Vie mode d’emploi, il déclare par exemple : « Mon rêve serait que les lecteurs jouent avec le livre, qu’ils se servent de l’index, qu’ils reconstruisent, en se promenant dans les chapitres, les histoires dispersées, qu’ils voient comment tous les personnages s’accrochent les uns aux autres et se rapportent tous, d’une manière ou d’une autre, à Bartlebooth, comment tout cela circule, comment se construit le puzzle12. » Or il est assez évident que la structure fragmentaire de Lieux, ainsi que sa prédisposition à la combinatoire (par « réels », par « souvenirs », par lieux, par mois de l’année, par années, etc.) appellent elles aussi une telle possibilité de dimension interactive, hypertextuelle par anticipation, que ce texte soit aussi, pour reprendre la terminologie d’Umberto Eco, une « œuvre en mouvement » – dont le modèle pourrait être fourni par les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau. Les index d’un texte linéairement présenté permettent naturellement pareils parcours réticulés laissés à la disposition du lecteur – et les deux versions, papier et numérique, de cette édition de Lieux leur font une place « nécessaire » (un index des noms de personnes dans l’édition papier auquel s’ajoutent un index des titres et un index des lieux dans la version numérique) ; on aurait pu également imaginer une édition de textes indépendants (telle celle envisagée par Mallarmé pour son « Livre »), permettant leur recomposition par couleurs, onglets, sinon onglets colorés ou perforés, cette fois-ci un peu à la manière des fiches Flambo ou Peekaboo améliorées par Perec pour le classement de la documentation du laboratoire de neuro-physiologie de l’hôpital Saint-Antoine où il travaillait et qui furent, avant l’introduction de l’informatique, un des systèmes de classement et de recherche les plus perfectionnés, au dire des spécialistes. Mais l’informatique permettant dorénavant d’effectuer ces opérations de battage et de rebattage des cartes avec une fluidité inégalée, il est assez rapidement apparu qu’une édition de Lieux au plus près conforme à l’idée, ou aux idées, que devait s’en faire Perec (et qui rendrait justice, au fond, à la modernité anticipatrice de ce texte), était vraisemblablement une édition linéaire sur papier combinée à des index et à une application numérique pourvoyeuse de modes de sélection et de combinaison.

Les supports des textes constituant Lieux sont étonnamment divers : pages de carnets, feuilles doubles ou simples, à carreaux ou non, fiches bristol… de tous formats, ainsi que les modes d’écriture (manuscrit ou tapuscrit ; encre, stylo, feutre ; noirs, rouges, verts ou bleus…) ; nous précisons également en introduction pour chaque texte, toujours dans la partie des notes, ces données matérielles (à l’exception de celles concernant les enveloppes, dont le titre est souvent l’occasion d’une expérimentation graphique ou typographique de la part de Perec – nous l’avons dit) ; ces textes, comme la plupart des manuscrits ou tapuscrits de Georges Perec, sont souvent le lieu d’autres expérimentations graphiques ou typographiques, s’ornent de graffitis, de gribouillis ; des croquis accompagnent parfois les textes manuscrits, particulièrement pour les « réels », que nous reproduisons dans le cours du texte s’ils figuraient dans le document transcrit, dans les notes s’ils figuraient dans un premier état (prise de notes). Les documents inclus par Perec dans les enveloppes, en plus des textes, sont tous reproduits en fac-similé en accompagnement des transcriptions des textes ; les photos prises (par Pierre Getzler pour le premier, par Christine Lipinska pour les cinq autres) à l’occasion des « réels » 2 de Vilin, Gaîté, Junot, Assomption, Saint-Honoré, et « réel » 3 de Saint-Louis, sont toutes reprises ainsi qu’elles figuraient dans les enveloppes, sous forme de planches-contact (qui sont en quelque sorte les « brouillons » du photographe), et sans préjuger de leur qualité ou de leur intérêt comme pour tout autre élément de Lieux. L’introduction de chaque texte (dans la partie des notes) ou certaines notes signalent ces éléments (cas du ticket de café joint au texte 6, par exemple, ou de la liste d’invités jointe au texte 26) – en les distinguant d’illustrations supplémentaires choisies par l’éditeur du texte (cas d’une photo dont parle Perec dans un « souvenir » par exemple – texte 17 – ou d’une carte de visite de Jacques Lederer mentionnée – texte 5 –, exemples de manuscrits – texte 121). Les légendes des illustrations, le tableau synoptique des lieux en fin d’édition de même que la table des illustrations sont d’autres moyens de se repérer dans cette importante partie visuelle de l’œuvre.

Pour des raisons de cohérence et d’homogénéité, nous transcrivons et éditons ici les textes du dossier 57 II du Fonds Georges Perec et non, pour les « réels » déjà édités, le texte publié (on pourra néanmoins s’y reporter dans l’édition numérique pour se faire une idée de la manière dont Perec envisageait éventuellement la textualisation de ses écrits initiaux, du moins pour les « réels »). Sans prétendre à une édition génétique, nous signalons néanmoins en note les variantes intéressantes ou pertinentes d’un état antérieur (prise de notes – les « réels » ayant souvent été recopiés, surtout au début) ou postérieur (texte édité), principalement pour la compréhension immédiate de détails des textes ici transcrits ou pour donner des exemples de la réécriture de ces textes par Perec lorsqu’elle est significative. Les textes recopiés sont cohérents avec le projet autobiographique (même « oblique ») initial de Lieux ; ils améliorent en quelque sorte la qualité d’écriture des prises de note qui peuvent dès lors fonctionner comme de simples aide-mémoire (et en simplifiant ici le jeu complexe qui s’établit parfois en réalité, localement, entre description « réelle » et remémoration – car il existe dans Lieux des « réels » souvenus et il arrive que des « souvenirs » contiennent le rappel d’un précédent « réel ») ; les textes publiés, en revanche, correspondent à un infléchissement nettement « sociologique » (au sens où l’entendait Perec, par exemple dans « Notes sur ce que je cherche » – recueilli dans Penser / Classer) de certains éléments du projet initial et c’est en grande partie pourquoi nous ne les avons pas retenus autrement qu’à titre documentaire.

Une fois posée la pertinence du choix d’une présentation calendaire des fragments (ce qui signifie en l’occurrence : en suivant le plan duodécennal – même « divergent » en certains points de la numérotation perecquienne – établi par le bi-carré latin d’ordre 12 et non forcément dans l’ordre chronologique des textes effectivement écrits, des retards s’étant produits et les rattrapages n’étant pas toujours chronologiques justement) et celle de la nécessité hypertextuelle de pouvoir l’accompagner de divers moyens de recombiner les fragments (rôle des index et de l’application numérique), il demeure que l’établissement du texte de Lieux pose de nombreux problèmes en raison de son hétérogénéité, de sa spontanéité et de l’instabilité ou de la difficulté de sa graphie (textes écrits en marchant par exemple). Aussi, sans présumer de ce qu’auraient pu être les choix de Georges Perec, mais guidés par le souci de rendre le texte aussi « aisément » lisible que possible sans faire oublier complètement pour autant la nature d’avant-texte (même problématique puisque sans texte) ou de texte premier de ce qui nous est parvenu, nous nous sommes arrêtés aux choix suivants (étant entendu que le parti pris de redonner le texte complet en fac-similé ou d’imiter aussi précisément que possible, dans une transcription diplomatique stricte, sa typographie ou ses dispositions dans l’espace des pages, tout en rendant sa dimension de « texte-performance » à Lieux, aurait probablement aussi rendu sa lecture très difficile sinon impossible) :

– nous n’avons corrigé que les coquilles et fautes ou erreurs involontaires concernant la langue (souvent dues au caractère de premier état non corrigé de ces textes) et parfois restitué un mot manquant (alors placé entre crochets) ; dans les « réels », nous avons le plus souvent normalisé, dans une transcription linéarisée, la ponctuation et la mise en paragraphes et en page (celles-ci pouvant être déterminées dans les documents dont nous sommes partis davantage par le format du support que par la logique de l’unité de sens) – mais nous les avons conservées chaque fois qu’elles paraissent correspondre à un effet concerté (absence de ponctuation et disposition « poétiques » dans les textes 8 ou 115 par exemple), ou lorsque le texte prend un fort tour listique, factographique, ou en conserve un d’improvisé (texte 35 par exemple). Nous avons rétabli des alinéas rentrants en tête de paragraphe dans les « réels » (cette absence y étant majoritaire mais non systématique) et dans les « souvenirs » (davantage composés comme des textes et où l’absence est minoritaire) ;

– nous avons développé sans le signaler par des crochets les abréviations communes ou courantes (« avenue » pour « av. » par exemple), même pour des noms propres de lieux lorsque le scripteur n’a manifestement obéi qu’à un souci d’économie (« Val-de-Grâce » pour « V.d.G. » par exemple). En revanche, s’agissant des noms de personnes, nous les avons scrupuleusement transcrits tels qu’ils apparaissent dans le texte, même en cas de diversité de leçons dans un même texte (« J. L. », « J. », « L. », « Jacques », pour « Jacques Lederer » – voir par exemple le texte 12) et sans préjuger de la raison de l’utilisation d’initiales (économie là encore, anonymisation, discrétion, familiarité, « profanation », répulsion, etc.) ; mais, chaque fois que c’était possible, nous avons restitué entre crochets dans le texte la partie manquante du nom ou du prénom pour permettre une identification fluide ou facilitée par l’index si le prénom seul se trouve dans le texte, des renvois signalant alors ces diverses possibilités (pour plus de précisions sur la désignation des personnes dans Lieux voir en fin d’introduction l’addendum « Pour identifier une personne ») ;

– nous avons systématiquement utilisé les italiques pour les titres d’œuvres et, suivant une pratique dominante même si non systématique de Perec dans Tentative de description de quelques lieux parisiens, mis entre guillemets les noms de commerces (au sens large de ce dernier terme – les théâtres pouvant par exemple entrer dans cette catégorie) lorsqu’il s’agit vraiment d’un nom propre dans le texte (« Laverie-Pressing de l’Assomption ») et non d’une simple désignation commune (laverie). Sont également entre guillemets les mentions complémentaires relevées par Perec sur des vitrines ou des devantures (par exemple « Bail à céder Soldes ») et les slogans ou les textes lus sur des affiches ou des publicités ; les mots étrangers sont en italiques, les chiffres le plus souvent en lettres conformément à l’usage typographique (qui n’est évidemment pas toujours celui de Perec) et les lettres des sigles non suivies de points (ce qui n’est qu’un usage irrégulier de Perec) ;

– pour les principes régissant les trois index, voir les notes introductives les concernant dans l’édition papier (index des noms de personnes) et l’édition numérique (index des noms de personnes, des titres et des lieux). Il est néanmoins à signaler dès maintenant que les renvois chiffrés se font dans ces trois index aux textes (tels qu’ils sont numérotés par Perec et disposés dans le sommaire de l’édition papier) et non à des pages. Pour l’édition numérique, cette numérotation figure dans chaque case du bi-carré latin présentant les textes effectivement écrits par Perec plus quelques manquants laissés en blanc — tous activables par des liens —, et dans la reprise du sommaire de l’édition papier où les textes demeurent également activables.

La nature autobiographique spontanée du texte de Lieux (Georges Perec y parle d’amis, de parents, de relations ou de connaissances sans songer à la réception de ces noms par le lecteur) ainsi que son inscription dans un Paris et un univers culturel déjà anciens entraînent diverses difficultés d’identification des personnes et parfois même des lieux (des commerces notamment), des objets, ou des événements consignés, des difficultés de compréhension de certaines expressions… Nous avons dans l’ensemble (mais pas complètement) identifié ces éléments et précisé dans des notes les renseignements nécessaires. Seule exception : nous avons conservé par discrétion le relatif anonymat des listes féminines qui accompagnent le texte 63, sans les censurer pour autant. On pourra naturellement compléter toutes les pistes ici fournies en se référant aux ouvrages biographiques signalés dans la bibliographie présente dans l’édition numérique, ou en cours de notes.

Les notes ont été renvoyées en fin de volume pour permettre une lecture de Lieux là encore aussi fluide que possible (en dépit du caractère inabouti et souvent arrêté en un stade provisoire du texte), mais informée. Ce texte étant à sa manière, comme nous l’avons dit plus haut, un « hypertexte par anticipation », qui autorise de surcroît des lectures autonomes, les renvois, redites et rebonds destinés à ne pas laisser les questions d’identification sans réponse ne pouvaient pas ne pas être nombreux. Que le lecteur veuille bien excuser ce sacrifice de l’économie à la précision et à son confort.

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Nous remercions tout particulièrement, pour leur aide dans l’identification de personnes, lieux ou détails du texte : Éric Beaumatin, Stella Béhar, David Bellos, Marcel Bénabou, Kmar Bendana, Claude Burgelin, Marie Chaix-Mathews, Henri Chavranski, Danielle Constantin, Denis Cosnard, Raoul Delemazure, Jacques Duhurt, Marianne Fabre, Henry Gautier, Pierre Getzler, Hans Hartje, Simone Kaplan, Yvan Leclerc, Jacques Lederer, Philippe Lejeune, Christine Lipinska, Suzanne Lipinska, Marie Mailland, Babette Mangolte, Henri Peretz, Jean-Pierre Prévost, Bernard Queysanne, Christian Ramette, Jean-Paul Rappeneau, Dominique de Ribbentrop, Mireille Ribière, Sylvia Richardson, Jacques Roubaud, Marianne Saluden, Annelies Schulte-Nordholt, Lucie Sellier, Emmanuel Zwenger.

Cette édition n’aurait pas été possible sans la mise à contribution des ressources du Fonds Georges Perec de la Bibliothèque de l’Arsenal et nous remercions ici bien vivement les ayants droit de Georges Perec, Sylvia Richardson et Marianne Saluden, d’en avoir autorisé la libre et totale consultation, tout comme la direction de la bibliothèque et notamment Claire Lesage, conservatrice en charge de ce fonds. De même, les ressources documentaires de l’Association Georges Perec ont été particulièrement précieuses pour ce travail.

Pour identifier une personne

– Les personnes sont le plus généralement identifiées en note lors de leur première apparition (qu’on peut retrouver grâce à l’index les concernant) ; elles ne le sont plus ensuite, sauf nécessité contextuelle ou par rappel ; si exceptionnellement l’identification n’est pas donnée lors de la première apparition, une note accompagnant celle-ci renvoie au fragment et à la note ultérieure concernés (D. K. dans le texte 2) ; quelques précisions biographiques (voire biobibliographiques) sont données pour certains proches de Perec lors de cette première apparition ; mais, plus généralement, l’éclairage apporté par les notes se veut factuel ou limité à l’espace de l’œuvre ;

– les initiales des personnes (prénom et nom, prénom seul, nom seul) sont développées entre crochets dans le texte lorsque l’identification est sûre (J[acques] L[ederer]) ; dans le cas contraire (ou pour le hapax BBL dans le texte 3), on a conservé les initiales dans le texte et fourni l’identification par hypothèse dans une note (D. K. dans le texte 2) ;

– si un prénom ou un nom seul est présent dans le texte (Simone ; Rigout), ils ne sont pas complétés, pour des raisons stylistiques ; de même pour les surnoms (Crubs) ; les noms et surnoms sont identifiables grâce à l’index des noms de personnes (après un renvoi au nom dans ce dernier cas), voire éventuellement encore en note ; les prénoms seuls sont également présents dans cet index et identifiables grâce à un renvoi aux noms auxquels ils sont attachés. Là encore, en cas de hapax (Paul, pour Paul Bienenfeld dans le texte 7), l’identification peut être complétée entre crochets dans le corps du texte et non en note. En cas de prénom partagé par plusieurs personnes (Philippe ; Simone), les renvois de l’index aux occurrences textuelles permettent de les différencier ;

– les femmes mariées sont généralement indexées à leur nom de l’époque de Lieux (avec indication de leur nom de naissance ou d’épouse – Lamblin, Sylvia [ép. Richardson]) ; en cas de noms multiples, des renvois permettent d’établir des liens (Kleman, Dominique : voir Frischer Dominique ; Dominique : voir Frischer Dominique [ép. Kleman]).

NOTES

1 On peut voir Perec montrant le dossier rassemblant toutes les enveloppes de Lieux dans le documentaire Georges Perec réalisé par Jean-Claude Hechinger et présenté par Viviane Forrester pour l’émission Chemins (Antenne 2, première diffusion le 22 mars 1976 ; disponible sur le site de l’INA). Perec laisse entendre dans le texte 30 qu’il lui arrivait de « préparer les enveloppes » à l’avance pour un mois, manière, peut-être, de renforcer la contrainte en la rendant plus visible dans l’organisation de son travail.

2 Voir la notice de ce roman dans Georges Perec, Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Bibl. de la Pléiade », 2017, t. 2, p. 1003 et suiv. Voir aussi, à la suite de cette introduction, la lettre de Georges Perec à Indra Chakravarti du 10 juin 1969.

3 À la fin du premier paragraphe du texte 7 (« Junot, souvenir 1 »), Perec mentionne qu’il a établi un programme « dès janvier portant sur toute l’année 1969 (le programme des années suivantes s’obtenant directement par l’application d’un carré latin orthogonal d’ordre 12) ».

4 Pour être absolument précis, le cas d’octobre 1969 est un peu particulier puisque, pour ce mois-là aussi, l’ordre aurait dû s’inverser, le « souvenir » de Saint-Louis qui constitue le texte 19 étant écrit le 2 novembre tandis que le « réel » de Franklin qui constitue le texte 20, l’est le 29 octobre ; mais dans la mesure où c’est la prise de notes de ce dernier texte qui date du 29 octobre et qu’il a été recopié le 2 novembre, on peut finalement considérer que les deux textes sont enfermés dans leurs enveloppes respectives le même jour, sinon en même temps, et que, la chronologie ne jouant plus vraiment, Perec revient pour la numérotation à l’ordre « naturel » initial « souvenir-réel ».

5 Reprise dans Je suis né, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du xxe siècle », 1990, p. 51-66 – voir plus particulièrement les p. 58-60 pour Lieux.

6 Ibid., p. 59.

7 Pour plus de précisions sur ces publications, voir dans la préface de Claude Burgelin, la note 43, et la bibliographie dans la partie « Documents ».

8 Op. cit., p. 59.

9 Voir dans la préface de Claude Burgelin, la note 40.

10 Nous avons simplement, dans l’établissement du titre de chaque lieu, systématisé l’indication du rang dans la série (par exemple : « Assomption, souvenir 2 »), qui n’est qu’occasionnelle chez Perec.

11 Op. cit., p. 54.

12 « La maison des romans », repris dans Entretiens, Conférences, Textes rares, Inédits, édités par Mireille Ribière avec l’aide de Dominique Bertelli, Nantes, Joseph K., 2019, p. 308.

Le responsable littéraire

Jean-Luc Joly a enseigné la littérature française au Maroc (Centres de préparation à l’agrégation de français des ENS de Meknès et de Rabat) puis en classe préparatoire littéraire (lycée Janson-de-Sailly, Paris). Il préside l’Association Georges Perec.

Il est l’éditeur de La Vie mode d’emploi et d’Un cabinet d’amateur dans les Œuvres de Georges Perec parues dans la « Bibliothèque de la Pléiade ». Il est le responsable littéraire de la nouvelle édition augmentée d’Espèces d’espaces (2022) et des Lieux (2022) aux Éditions du Seuil dans « La Librairie du xxie siècle ». Il est commissaire associé de l’exposition Perec prévue à la Bibliothèque nationale de France en 2024.

Il a dirigé ou codirigé plusieurs volumes des Cahiers Georges Perec.

Correspondance Georges Perec / Indra Chakravarti

Perec envoie une première lettre à Chakravarti le 6 mai 1969 (non conservée) ; la réponse du 15 mai de ce dernier figure dans le dossier de Lieux avec des documents généraux (FGP 57, 2, 1, 1-2) et l’enveloppe l’ayant contenue avait été jointe par Perec au texte 5 (en voir le fac-similé à la suite de ce texte 5) ; la seconde lettre de Perec, qui remercie et expose le projet de Lieux, conservée par Chakravarti, a été transmise sous forme de photocopie à Philippe Lejeune en janvier 1989 (qui l’a placée dans le dossier de généralités de Lieux).

Réponse d'Indra Chakravarti, 15 mai 1969 - FGP 57, 2, 1, 1-2

Mr Georges Perec
92 rue du Bac
Paris VII
Indra Chakravarti
Department of Statistics
U. of North Carolina
Chapel Hill, N.C. 27514
U.S.A.
Le 15 mai 1969

Cher Monsieur,

Je vous remercie de votre lettre du 6 mai 1969. À la suite de votre demande, je vous envoie ci-dessous deux carrés latins d’ordre 12 qui sont mutuellement orthogonaux. Comme référence, je vous cite l’article « On Methods of Constructing Sets of Mutually Orthogonal Latin Squares Using a Computer. I » by R. C. Bose, I. M. Chakravarti and D. E. Knuth, Technometris, vol. 2, n° 4 (Nw 1960), p. 507-516.

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Il y en a trois autres dans le même ensemble. Mais je pense que vous n’avez besoin que de deux c[arrés] l[atins].

J’aimerais savoir les applications littéraires des carrés latins orthogonaux que vous envisagez. Un mot à ce sujet me fera un grand plaisir.

Je vous prie d’agréer, cher Monsieur, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

I.M. Chakravarti

Réponse de Georges Perec, 10 juin 1969 - recto - FGP 57, 2, 1, 4d

Réponse de Georges Perec, 10 juin 1969 - verso - FGP 57, 2, 1, 4d

Découvrez le livre

« Ce […] livre est parti d’une idée assez monstrueuse, mais, je pense, assez exaltante.
J’ai choisi, à Paris, douze lieux, des rues, des places, des carrefours, liés à des souvenirs, à des événements ou à des moments importants de mon existence. Chaque mois, je décris deux de ces lieux ; une première fois, sur place (dans un café ou dans la rue même) je décris « ce que je vois » de la manière la plus neutre possible, j’énumère les magasins, quelques détails d’architecture, quelques micro-événements (une voiture de pompiers qui passe, une dame qui attache son chien avant d’entrer dans une charcuterie, un déménagement, des affiches, des gens, etc.) ; une deuxième fois, n’importe où (chez moi, au café, au bureau) je décris le lieu de mémoire, j’évoque les souvenirs qui lui sont liés, les gens que j’y ai connus, etc. Chaque texte […] est, une fois terminé, enfermé dans une enveloppe que je cachette à la cire. Au bout d’un an, j’aurai décrit chacun de mes lieux deux fois, une fois sur le mode du souvenir, une fois sur place en description réelle. Je recommence ainsi pendant douze ans […].
J’ai commencé en janvier 1969 ; j’aurai fini en décembre 1980 ! j’ouvrirai alors les 288 enveloppes cachetées […]. Je n’ai pas une idée très claire du résultat final, mais je pense qu’on y verra tout à la fois le vieillissement des lieux, le vieillissement de mon écriture, le vieillissement de mes souvenirs : le temps retrouvé se confond avec le temps perdu ; le temps s’accroche à ce projet, en constitue la structure et la contrainte ; le livre n’est plus restitution d’un temps passé, mais mesure du temps qui s’écoule ; le temps de l’écriture, qui était jusqu’à présent un temps pour rien, un temps mort, que l’on feignait d’ignorer ou que l’on ne restituait qu’arbitrairement (L’Emploi du temps), qui restait toujours à côté du livre (même chez Proust), deviendra ici l’axe essentiel.
Je n’ai pas encore de titre pour ce projet ; ce pourrait être Loci Soli (ou Soli Loci) ou, plus simplement, Lieux. »

Georges Perec

Extrait de « Lettre à Maurice Nadeau » du 7 juillet 1969, dans Je suis né, Seuil, « La Librairie du XXe siècle », 1990.

Lieux, de Georges Perec, a été publié en 2022 aux éditions du Seuil, dans la collection « La Librairie du XXIe siècle » dirigée par Maurice Olender.

ISBN 9782021114096   |   Format 175 x 240 mm   |   608 pages   |   29.00 €

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site des éditions du Seuil ou de la collection « La Librairie du XXIe siècle ».