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46Assomption
48Saint-Honoré

47. Mabillon, souvenir 2

décembre 1970

24 XII 70
13 h 45

Lieux
Mabillon Souvenir
Dans un train bondé de Grenoble à Paris1

J’y passe à peu près chaque jour et plusieurs souvenirs s’y confondent : le plus ancien, insignifiant : la sortie du métro vers 55 ou 56 (aucun lieu plus précis, aucun café). « La Pergola » une fois ? Sale réputation de l’endroit, mais pourquoi ? (Elle demeure : je n’y vais jamais.)

« Le Saint-Claude » un peu plus tard, rarement. Un jour, beaucoup plus tard, un très bon sandwich de viande froide à la terrasse, un soir d’été avec P[aulette] et ?

Marceline : le « Old Navy », 1959.

Mon attente (et l’énervement qu’elle suscita chez elle) préfigure un comportement chaque fois observé : névrose de répétition !

Dom Mabillon : auteur d’un gigantesque dictionnaire d’épigraphie (?) ou/et de diplomatique (?). Bénédictin. Sa découverte en TP d’histoire en 562 ? Le nom devient sensible : Davioud architecte (il construisit le Trocadéro), Quatrefages naturaliste (le quartier en est plein, mais Cuvier, Censier, Linné, Lacépède, Monge tellement plus connus), Geoffroy Saint-Hilaire, né à Étampes, Pestalozzi, pédagogue, mais Vilin ? Junot général, de même Caulaincourt (brève passion pour les généraux d’Empire : 50 ? 52 ?) (et pour les généalogies des dieux grecs : effort pour dresser la liste des enfants de Jupiter : 1950 ? ou avant ?)3.

Goût pour les dictionnaires : Larousse du xxe en six volumes (d’abord en deux à Villard – précisément – puis chez H[enri] avenue Junot)4.

Le lieu : le nom, l’espace.

Mabillon : carrefour Saint-Germain, la rue du Four et l’amorce de Buci, la rue Mabillon elle-même est inexistante.

Appendice à bistros tout de suite arrêté par le marché couvert5.

Petite-Boucherie, Échaudé.

P[aulette] : « La Rhumerie Martiniquaise » (janvier 60 ?)6.

Et cette même « Rhumerie », beaucoup plus tard, il y a deux ans, à la mi-décembre 68, dans un climax de passions infantiles : S[uzanne] aux sports d’hiver (et m’annonçant Cond.) ; M[arie]-N[oëlle] : découragée d’avance ? M[ireille] appelée dans un fantasme de rescousse mais c’est J[acques] qui vient7.

En aurai-je jamais fini avec ces imbécillités ?

Temps perdu, faible existence, dérisoire mise en jeu des CCV8.

Depuis : l’Échaudé encore, rue de Seine9.

Le « Bedford Arms » (avec Nour, avec Pierre, avec Todorov, avec Lili, avec P[aulette], avec Sylvia (?), avec Christine10).

(Je n’aime pas ce souvenir : jeu ridicule.)

NOTES

1 L’agenda de Perec pour l’année 1970 indique que du 19 au 24 décembre il est à Lans (Lans-en-Vercors, en Haute-Savoie) chez Harry Mathews qui y possédait une maison (FGP 23, 90, 70-74). Voir David Bellos, GPUVDLM, p. 482-483. Perec a fait la connaissance de Mathews dans les premiers mois de l’année 1970 après avoir lu la traduction en français à paraître du premier roman de ce dernier, The Conversions, et lui avoir écrit son admiration ; ils sont rapidement devenus amis (voir David Bellos, ibid., p. 469-470).

2 Épigraphie : étude des inscriptions anciennes sur des supports tels que la pierre, le métal ou l’argile ; dans le texte 14, Perec parle plus justement de « paléographie », étude des inscriptions anciennes à l’encre ; TP : travaux pratiques ; pour Mabillon et la diplomatique, voir le texte 14, n. 26.

3 Perec applique ici cette découverte (faite à l’occasion de l’évocation de Mabillon) du lien entre le nom du lieu, celui de la personne qui le lui a donné et certaines circonstances de sa propre existence, à quelques-uns de ses autres lieux de vie, parisiens pour l’essentiel (et d’abord ceux de Lieux) – il s’agit donc en quelque sorte d’un travail préalable à l’établissement de quelque nouveau graphe unissant par les lieux les noms à l’espace (comme Perec le précise un peu plus loin). Davioud (rue proche de la rue de l’Assomption – on peut supposer qu’il s’est produit à propos de ce nom de rue familier à Perec dans son enfance la même révélation onomastique qu’à propos de Mabillon). Quatrefages (rue proche de Jussieu) – dans l’énumération perecquienne de noms de rues du quartier dus à des scientifiques célèbres qui suit, c’est d’ailleurs Daubenton, associé à Censier dans le nom de la station de métro, qui était un naturaliste, Censier dérivant en fait d’un ancien nom de lieu sans rapport avec une personne. Geoffroy Saint-Hilaire : nom du collège et lycée d’Étampes où Perec fut pensionnaire – mais également d’un naturaliste qui a sa rue proche de la rue de Quatrefages… et de la rue Linné (coïncidence par anticipation) ; en outre, Perec évoque ses camarades de Geoffroy-Saint-Hilaire dans certains « souvenirs » de Mabillon ou d’Italie, mais peut-être associe-t-il surtout ce lieu à Jacques Lederer et donc à la rue de la Gaîté, ou bien à ses amis tunisiens et donc à la Contrescarpe. Pestalozzi : rue parisienne où Perec eut et a encore alors des amis – Jean Crubellier et Michèle Georges (voir le texte 35), qu’il évoque dans des « souvenirs » d’Italie ou de la Contrescarpe – mais également adresse d’Eugen Helmlé (traducteur allemand de Perec que celui-ci connut en 1966) à Neuweiler, près de Sarrebruck). Vilin et Junot sont directement évoqués dans Lieux (la rue Vilin doit en fait son nom, comme souvent à Paris, à l’ancien propriétaire des lieux, architecte et maire de Belleville au milieu du xixe siècle). La rue Caulaincourt est proche de l’avenue Junot. À notre connaissance, Perec ne parle nulle part ailleurs de sa passion pour les généraux d’Empire et pour la généalogie des dieux grecs de ces années correspondant à sa première scolarité au lycée Geoffroy-Saint-Hilaire d’Étampes ; en revanche, il évoque au début du chapitre xxxiii de W ou le souvenir d’enfance et dans le Je me souviens n° 37 sa passion, développée à Villard-de-Lans vers la fin de la guerre, pour les généraux commandants d’armées alliées (Œ1, p. 769 et 805 – Je me souviens est par ailleurs riche de souvenirs concernant d’autres généraux de diverses nationalités) ; et dans le deuxième chapitre de « 53 Jours » et le Je me souviens n° 153, il parle de sa passion pour la topographie de la Rome antique, datant quant à elle des années d’Étampes (P.O.L, 1989, p. 37 ; Œ1, p. 823). Il est possible aussi que le Je me souviens n° 20 (« Je me souviens que Junot était duc d’Abrantès ») procède de cette passion ancienne de Perec pour les généraux d’Empire.

4 Perec évoque ce dictionnaire Larousse en deux volumes également au début du chapitre xxxiii de W ou le souvenir d’enfance (voir note précédente) ; pour le Larousse en six volumes et la passion de Perec pour les dictionnaires, voir le texte 22, n. 3. Le « précisément » de Perec appliqué à « Villard » se comprend sans nul doute parce qu’au moment où il écrit ce texte il quitte tout juste Lans-en-Vercors (voir supra, n. 1), naturellement proche de Villard-de-Lans (où il semble d’ailleurs qu’il soit aussi allé – voir le texte 51). Cette coïncidence ajoutée à celles de l’ébauche de graphe qui précède montre une fois de plus la sensibilité de Perec aux « musiques du hasard ». On en voudra pour preuve par exemple un document intitulé « Numérologie » qu’il avait conservé dans ses papiers (FGP 50, 2, 33 r°) et où il avait essayé d’organiser ses adresses parisiennes successives sous forme de suites mathématiques (en voir une transcription dans Bernard Magné, Georges Perec, Paris, Nathan, 1999, p. 56-57).

5 On peut se demander si Perec ne confond pas ici la rue Mabillon (qui, pour n’être pas très longue, ne peut pas vraiment être dite inexistante pour autant) avec la rue de Montfaucon, plus petite, plus proche encore du Carrefour Mabillon, et qui vient effectivement buter sur le marché couvert Saint-Germain (c’est d’ailleurs ainsi qu’il la mentionne dans le texte 2).

6 Pour le détail de ce souvenir, voir le texte 14 (« Mabillon, souvenir 1 »).

7 Cond. : peut-être Georges Condominas. Au moment où Perec vit cette crise de jalousie dans ses relations avec Suzanne Lipinska, il se rapproche de Marie-Noëlle Thibault, qui était l’amie de Jean Crubellier à l’époque de La Ligne Générale ; cette amorce de relation fut sans lendemain. Le texte 69 aborde plus précisément cet épisode.

8 CCV : dans le vocabulaire de la physiologie, abréviation de « centre cardio-vasculaire », zone du cerveau régulant certains mécanismes cardiaques. Sa profession de documentaliste scientifique a sans nul doute rendu Perec familier de ce type de vocabulaire.

9 Pour le studio de la rue de l’Échaudé, voir le texte 14, n. 14 ; pour l’appartement de Perec rue de Seine, voir le texte 23, n. 1.

10 Christine Lipinska (comme le confirme la fin du premier paragraphe du texte 59 où ce même épisode est mentionné).

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