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47Mabillon
50Saint-Honoré

48. Saint-Honoré, réel 2

décembre 1970

Mardi 29 décembre [1970]
14 h
Seine1

Souvenir du jeudi 17
En guise de « Lieux, Saint-Honoré, réel »

Je suis resté toute la journée au labo à faire des trous. Vers 17 h 15, Chr[istine] est passée avec l’Austin me chercher et nous sommes allés chez le Dr Zissu, homéopathe2. Son examen m’a fait un peu l’effet d’une psychanalyse minute. Transpiré-je ? oui. Suis-je angoissé ? oui. Dormé-je bien ? oui, etc. Il m’a prescrit un traitement à pilules, analogue à celui que j’ai fait prendre à S[uzanne] pendant presque un an : des doses une fois par mois et diverses petites pilules en alternance. Je n’ai pas encore fait exécuter l’ordonnance.

Le docteur vit porte de la Chapelle. En le quittant, nous avions pas mal de temps à perdre avant d’aller au théâtre et nous sommes allés au « Général Lafayette » manger des saucisses et boire de la bière blonde anglaise. Je crois que nous n’avons parlé que de choses insignifiantes.

Vers 8 h 20 nous sommes allés au théâtre, aux « Variétés », sur les Grands Boulevards, voir La Mort d’un commis voyageur, parce que Gabriel N[ordmann] y jouait et qu’il nous avait laissé deux places au contrôle. C’est une pièce exécrable, mais pas mal jouée (Cl[aude] Dauphin, Maurice Sarfati – qui fut peut-être un camarade de classe (?) à Claude-B[ernard] – et Gabriel y accomplit une métamorphose intéressante, je suppose, pour un acteur : de gamin boutonneux à brillant avocat)3.

Après le théâtre nous sommes allés voir G[abriel] dans sa loge qui est une sorte de galetas (dans un théâtre comme « Les Variétés », la lutte des classes se voit à l’œil nu : Cl[aude] Dauphin a une suite tendue de soieries au premier étage, les petits rôles ont des galetas au troisième).

Nous sommes allés au « Franco-Suisse » boire un pot, manger quelque chose (G[abriel], pas nous), Chr[istine] prendre ses photos et moi écrire. Mais j’étais passablement abattu.

Il tombait une espèce de neige fondue, désagréable et sale, mais les couleurs étaient extraordinaires. Saint-Roch blafard, blême, rose, et l’horizon vers la place du Palais-Royal dans une brume londonienne.

« Le Franco-Suisse » n’était pas très peuplé. La salle du fond était vide ; personne n’y dînait plus ; la servante finissait de manger dans la première salle. Trois ou quatre types au comptoir ; un couple à l’air un peu débile s’escrimait sur la machine à sous.

Nous avons mis longtemps à nous faire servir. Chr[istine] a pris un chocolat, moi un café. G[abriel] a attendu au moins vingt minutes une soupe à l’oignon et un beaujolais. Nous avons pris ensuite quelques calvas.

Il faisait vraiment un sale temps pour prendre les photos (Chr[istine] n’avait même pas de cellule) et je n’avais aucune envie de me mettre à écrire. J’ai seulement noté que le flipper (ou tilt) du « Franco-Suisse » était un « Cabaret » et que le seul magasin éclairé (il était 0 h 30) était « La Porte Ouverte » : « Mobilier, Objets d’Art, Décoration ».

Nous sommes venus ici4 et avons bu quelques calvas en parlant de choses et d’autres.

Je devais peut-être faire les photos avec Chr[istine] le samedi suivant après-midi mais je suis parti le samedi matin pour Lans-en-Vercors avec Harry5.

 

 

 

Planche-contact de photos de la rue Saint-Honoré prises par C. Lipinska, jointe au texte 48.

NOTES

1 Appartement de Perec, rue de Seine (voir le texte 23, n. 1).

2 Le docteur Roland Zissu était un homéopathe alors célèbre qui avait son cabinet rue de la Chapelle, au niveau de la Porte.

3 Il s’agit de Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller ; la mise en scène de 1970 au « Théâtre des Variétés » était de Gabriel Garran avec, entre autres, effectivement, Claude Dauphin, Maurice Sarfati (qui, né en 1931 et donc de cinq ans l’aîné de Perec, a peu de chance d’avoir été dans la même classe que lui – mais a pu être malgré tout son condisciple au lycée Claude-Bernard) et Jean-Gabriel Nordmann (ici appelé Gabriel par Perec).

4 Dans l’appartement de Perec, rue de Seine, où il se trouve également au moment où il écrit ce texte.

5 Harry Mathews (voir le texte 47, n. 1).

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