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100Gaîté
102Junot

101. Jussieu, souvenir 5

mars 1974

Souvenirs de la place Jussieu
« BPR »1
26 XI 74
19 h 30

Comment se souvenir de la place Jussieu lorsque, depuis plus de six mois, j’y passe plus de deux fois par jour2 ?

Du coup, je ne la regarde plus, ou même si je la regarde, je ne vois rien. Il est devenu exceptionnel que je m’y arrête. Sans doute y ai-je pris des pots dans chacun des cafés qui la jalonnent (je ne me souviens que d’un seul nom : « L’Epsilon » ; j’y ai bu un pot avec Stella3 un jour où elle sortait d’un séminaire à Jussieu et nous avons été rejoints par P[aulette] qui sortait du métro, revenant de son travail) et ai-je acheté des cigarettes au tabac qui fait le coin de la rue des Boulangers, mais chacun de ces pots ou de ces achats de cigarettes a été ou aurait pu être si facilement répété chaque jour, ou même plusieurs fois par jour, qu’il est devenu pratiquement impossible de s’en souvenir.

Je me souviens d’un pot avec Virilio, d’un café au comptoir pris avec P[aulette] un jour où nous nous sommes rencontrés à notre porte, d’un autre café pris un peu plus loin dans la rue Linné avec Pascal et Lydia Lainé.

Plus par hasard, j’y ai rencontré un soir Anne4, qui vit juste à côté, rue des Boulangers, avec sa mère. B.5, un peu plus bas, à « L’Étoile d’Or », au coin de Cardinal-Lemoine et de la rue des Écoles. Michel, l’ami (le mari ?) de Marie Noël (pas revue depuis le Moulin d’Andé) – cette rencontre seule étant vraiment hasardeuse6.

Restau : je ne vais plus aux « Savoyards », ni chez « Dac »7, mais souvent au « Buisson Ardent » (ex « Ray ») ; juste à côté vit un critique de cinéma nommé Ruy Nogiero (ou quelque chose comme ça), prix Armand-Tallier, fan d’Un homme qui dort, ex-ami de Michel Martens et à qui j’ai jadis vendu ou donné un grand sac de « marine » acheté aux Puces8.

Au « Buisson Ardent » (ex « Ray ») on rencontre, par hasard ou pas, davantage de gens : Crubs et son amie Brigitte Girodias, Queysanne et la scripte Élisabeth Rappeneau, Poussin, B[arbara] et Negib, les deux Feldman (c’est moi qui ai fait connaître « Le Buisson Ardent » à Feldman ; il y a emmené son frère quand il a fait un court séjour à Paris cet été)9.

La fac : un jour P[aulette] et moi sommes descendus du 63 en face de la fac et avons essayé de traverser (jusqu’à la place Jussieu) ; nous avons erré dans des sous-sols sinistres et sans issue pendant vingt bonnes minutes.

Théâtre : le « Théâtre de Lutèce » a disparu depuis longtemps ; j’y ai vu deux pièces américaines de ? montées par Terzieff : Zoo Story (avec L[aurent] T[erzieff] et Lonsdale) et Le Rêve de l’Amérique, un dimanche après-midi, ayant décidé d’entrer cinq minutes avant le spectacle10.

Vieux souvenir ? Avoir rencontré un ancien camarade du lycée Henri-IV (cloutard nommé Quilliet, devenu prof d’histoire) qui m’a suggéré d’instaurer après Les Choses un mouvement littéraire terroriste11.

Autre souvenir : il y a sur la place un immeuble surchargé de moulures, plutôt intéressant. C’est là que vivent ou vécurent un journaliste, Nacht, et sa femme (traductrice des Enfants Sanchez), qui nous vendirent la rue du Bac12.

Les céramiques de Dan Sabatay d’après des maquettes de ? (Gischia) sur les murs de la fac. Les graffitis détournés de leur sens (à propos de Pierrot Overney) sur les murs en biais13.

NOTES

1 « Bar du Pont-Royal » (voir le texte 19, n. 2).

2 Perec habite désormais, depuis le printemps 1974, au 13 rue Linné (tout près de Jussieu donc), un rez-de-chaussée surélevé avec courette lui appartenant, tandis que Paulette habite le même immeuble, mais au quatrième et dernier étage. Voir le texte 1, n. 3. Ce sera son dernier logement parisien.

3 Sans doute la mathématicienne Stella Baruk (voir le texte 57, n. 21).

4 Dans son agenda-journal de l’année 1974, Perec note au 26 octobre cette rencontre avec Anne André et sa mère, un soir dans la rue Linné (FGP 43, 3, 168 r°) ; ce même journal révèle des relations de voisinage assez fréquentes avec elles. Nous ne savons cependant pas dans quel cadre Perec l’a connue.

5 Dans son agenda-journal de l’année 1974, Perec désigne de nombreuses fois par « B » la Barbara dont il est question au texte 99 (puisque appelée « B » dans la relation de cette même soirée dans l’agenda) ; le 5 juillet, il note : « rencontré B dans la rue et bu un café avec elle » (FGP 43, 3, 108 v°). Barbara est presque sûrement Barbara Keseljevic, très présente dans la vie de Perec en cette année 1974 (voir le texte 99, n. 10).

6 Michel Mailland, qui épousa effectivement Marie Noël (voir le texte 26, n. 34).

7 Perec l’écrit « Dak » au texte 79.

8 Il s’agit de Rui Nogueira, critique de cinéma et collaborateur d’Henri Langlois à la Cinémathèque française ; il obtint le prix Armand-Tallier (aujourd’hui Prix littéraire du syndicat français de la critique de cinéma) en 1974. Dans son agenda-journal de l’année 1974, Perec note l’avoir rencontré le 31 juillet : « Vu Ruy Noguera à qui il y a dix ans j’ai vendu un sac de voyage (l’ayant rencontré chez Michel et Monique Martens !) » (FGP 43, 3 123).

9 Poussin : Jean-Pierre Poussin, assistant réalisateur pour le film Un homme qui dort ; Élisabeth Rappeneau : la sœur de Jean-Paul Rappeneau ; dans l’agenda-journal de 1974 de Perec, Barbara Keseljevic est souvent mentionnée en compagnie de « Negib » (ou « Nagib ») ; Jack Feldman : chercheur américain venu travailler avec Henry Gautier au laboratoire de neurophysiologie du CHU Saint-Antoine en 1973-1974. Ces rencontres, qui ont eu lieu à des dates différentes, sont notées par Perec dans son agenda-journal de 1974 (par exemple le 26 août pour Barbara Keseljevic et Negib ainsi que les deux Feldman ; le 28 août pour Bernard Queysanne et Élisabeth Rappeneau).

10 Ces deux pièces du dramaturge américain Edward Albee ont été montées au « Théâtre de Lutèce » en février 1965.

11 Bernard Quilliet (voir le texte 1, n. 8) ; « cloutard » : étudiant de classe préparatoire qui prépare le concours d’entrée à l’ENS de Saint-Cloud.

12 Sur Marc Nacht, voir le texte 1, n. 2 ; sur son épouse, voir le texte 79, n. 14 ; Les Enfants de Sanchez. Autobiographie d’une famille mexicaine, est un essai d’Oscar Lewis, effectivement traduit en français par Céline Zins, l’épouse de Marc Nacht.

13 Voir le texte 82. Le peintre Léon Gischia fut le collaborateur du céramiste Dan Sabatay pour la réalisation de deux œuvres murales monumentales réalisées en 1970-1971 pour l’entrée du campus de la faculté des sciences de Jussieu.

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