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40Franklin
42Gaîté

41. Saint-Louis, souvenir 2

septembre 1970

Lieux
Vendredi 2 octobre 1970
Île Saint-Louis / souvenir (septembre)
Moulin d’Andé, 17 heures

À plusieurs reprises, ces temps derniers, j’ai pu croire que la rue Saint-Louis, le seul des douze lieux choisis à garder un caractère contemporain « fort » (non qu’il ne m’arrive plus rien dans les autres, mais je les ai choisis parce qu’il m’y était déjà arrivé quelque chose et que ce quelque chose était fini, appartenait de plein droit au passé, etc.), allait, à son tour, basculer (encore une fois) dans le passé, que ce qui m’y reliait allait s’achever (en catastrophe). Les éléments objectifs qui ont déclenché cette croyance (cette crainte et cette crise) sont, non pas minces, non pas futiles, mais si évidemment peu significatifs par rapport à la situation normale (celle qui, bon an mal an, dure depuis bientôt trois ans) qu’encore une fois ils ne renvoient qu’à ma propre attitude dans l’affaire, à ma propre incapacité à contrôler, à maîtriser cette liaison.

Je dois évidemment noter que le choix de l’île Saint-Louis parmi ces douze lieux fut déterminé (de même que la conception générale du livre) par ma rupture avec S[uzanne] en janvier 1969 : c’était à la fois trouver quelque chose à faire, et m’enraciner à Paris. Cet enracinement était évidemment hypocrite (puisque la règle n’exige que je sois à Paris qu’une seule fois par mois) ; elle voulait dire : vis à Paris (ne va plus au Moulin) ; elle voulait dire aussi : ne pars pas à l’étranger (ce qui aurait été, à supposer que j’aie réellement voulu quitter S[uzanne], la seule chose à faire). Quant au choix de l’île Saint-Louis, il s’imposait peut-être ; mais il sous-entendait aussi, à une époque où je croyais (sincèrement ?) que je ne la reverrais jamais : en passant une fois par an dans l’Île, peut-être la rencontrerai-je, dans un an, dans cinq ans ; du temps aura passé, nous échangerons quelques mots ; nous irons boire un café dans un café, nous aurons oublié nos griefs, compris que nous nous aimions, etc., etc. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé, sauf que je ne me suis pas servi (pas eu le temps) du prétexte des « Lieux ». De toute façon, évoquer chaque année mes souvenirs sur l’Île, ressasser, ne pas oublier…

Je ne veux pas oublier. Peut-être est-ce le noyau de tout ce livre : garder intact, répéter chaque année les mêmes souvenirs, évoquer les mêmes visages, les mêmes minuscules événements, rassembler tout dans une mémoire souveraine, démentielle.

J’ai choisi douze lieux : sont-ils vraiment, chacun, liés à un souvenir noyau, à quelque chose de réellement essentiel ? Et n’y a-t-il que ces douze lieux-là1 ?

1

Vilin : j’y suis né. Je ne m’en souviens pas, mais c’est là que j’ai commencé, c’est ce lieu qui va mourir (qui ne tiendra pas douze ans2), c’est là que j’ai couru avec un dessin à la main, c’est là que j’ai été dégradé (qu’on m’a arraché ma médaille)3.

2

Assomption, bien sûr : c’est là que je suis revenu, que je me suis perdu ; c’est là que j’ai rencontré Smith et Rigout ; je ne connais plus Smith ni Rigout (par contre j’ai retrouvé Jaulin)4 mais c’est encore un centre : l’aboutissement d’un itinéraire : par le pont Charles-Michels (aujourd’hui modernisé) et la rue Linois, qui va bientôt être bordée d’immeubles neufs, j’allais prendre le métro ou l’autobus pour le Quartier5 ; c’est ma chambre décorée (?) de mobiles, de paquets de Gitanes épinglés au mur ; c’est M[arie]-C[laire], puis Jeannette, puis, dans la chambre du premier, P[aulette]. C’est X venant nous réveiller avec des petites pièces pour flûte ; ce sont les premières réunions de L.G., etc. L’enfance, bref, et ses prolongements tardifs.

3

Junot : pourquoi Junot ? peut-être parce que c’est un lieu où j’aurais aimé habiter : impression d’une plus grande liberté que rue de l’Assomption ; Henri et sa bibliothèque6.

4

Place d’Italie : c’est le boulevard Blanqui, chez Michel ; j’y ai écrit un premier roman, je peux toujours admettre que ça compte7.

5

Saint-Honoré : deux chambres, l’une au sixième, je travaille à l’Arsenal, je ne m’en sors pas etc. ; l’autre, un an plus tard (à peu près), je suis militaire à Paris, c’est la grande période de L.G.8.

6

Passage Choiseul : pourquoi le passage Choiseul ? il ne m’y est rien arrivé. J’aime les passages. Les alentours sont plus évocateurs : la BN, la rue Saint-Augustin (où se montait l’émission de Costelle et Lajournade), « Drouant » (le prix Renaudot), le « Harry’s », le chemisier « Simy »9.

7

Jussieu : la rue [de] Quatrefages10.

8

Contrescarpe : Blainville, Michaud11.

9

Mabillon : « La Rhumerie » avec Paulette, la rue de l’Échaudé12.

10

Gaîté : l’avenue du Maine, les parents Lederer, Jacques, Mireille13.

11

Franklin : oui, bien sûr.

 

J’ai failli l’oublier ; et le douzième m’échappe ; je dois passer en revue les vingt arrondissements de Paris : ce n’est pas à Montparnasse, ni à l’Opéra, ni à Saint-Germain, ni à la Bastille, ni dans le 17e, le 18e, le 19e, le 20e. Ni rue du Bac, ni dans le 15e ? 14e ? Oui, bien sûr : l’île Saint-Louis !

Que peut-il manquer ? La gare Saint-Lazare ? Mais c’est l’île Saint-Louis14. D’autres gares, non. L’avenue de Saxe : 1955 ou 56, une semaine chez Philippe ; je n’en ai gardé aucun souvenir. La Villa Seurat bien sûr15, mais ce n’est pas vraiment un lieu, ou alors tous les autres y mènent… La rue du Bac16 ?

Île Saint-Louis ?

Ai-je d’autres souvenirs de l’Île qu’une rue que j’arpente assez tôt le matin, d’un pas d’autant plus exalté qu’il fait beau et que les oiseaux chantent ?

Un jour, j’ai dû, comme tant d’autres, découvrir « Berthillon » ; je pense que ce sont des normaliens qui m’y ont amené : Claude peut-être. Il nous arrivait, à P[aulette] et moi, de la traverser, venant de la rue de Quatrefages, vers Saint-Paul (une fois avec Elizabeth pour aller voir Les Titans au cinéma « Saint-Paul »)17.

Une fois, fin 65 ou début 66, une libraire (Nicole Gardaire ?) a fait une signature pour un livre publié par Julliard (d’un nommé, je crois, Léonard) ; j’y suis allé avec Bernard, mais je ne suis pas resté longtemps18.

J’ai vécu quelques nuits au 70, dans le studio d’Anne19. Il ne m’y est rien arrivé de notable et j’ai si peu de raisons de m’en souvenir que je ne sais même pas quand ça m’est arrivé (l’été 69 ?).

Longtemps mon rêve a été d’habiter boulevard Henri-IV, dans une maison (reconnaissable à un cadran solaire) qui donne sur le petit jardin public au bout de l’Île. L’hiver, on a une vue merveilleuse sur la Seine. Il y a beaucoup de soleil. Au rez-de-chaussée il y a un marchand d’articles de pêche20.

Paulette a failli vivre quelque temps sur l’île Saint-Louis (après avoir quitté la rue du Bac et avant que les Boulangers soient installés, une chambre que lui aurait prêtée Barbara, mais elle est allée chez Agnès Carp21).

Crubs a paraît-il vécu sur l’île Saint-Louis quelque temps, mais il a vécu dans tellement d’endroits !

Je rencontre peu de gens par hasard quand je suis dans l’Île. Rouget une fois (mais il y habite, ce n’est pas vraiment un hasard) le lendemain du jour où P[aulette] a eu son accident22.

Il y a un très bon restaurant dans l’Île : « Le Gourmet de l’Île ». Sa patronne, qui buvait, vient de mourir. C’est la voisine de dessous de S[uzanne].

 

Tapuscrit joint au texte 41.

 

Samedi 25 avril
Aux environs de 18 h

Supplément inutile pour servir à l’histoire de ma vie

Depuis quinze jours je ne fais qu’attendre une lettre de S[uzanne]. Elle est en reportage dans les maquis guinéens, puis dans une île. Elle ne peut évidemment pas écrire tous les jours, il n’y a pas de poste ; « nous » avons reçu deux lettres, deux lettres neutres, familiales. Elles ne m’étaient pas adressées23. Cela n’a aucune importance objective ; je devais même m’y attendre. Mais cela m’a complètement démoli.

Ce bout de journal vaut mieux, pour ma sauvegarde, que toutes les lettres que je commence et qu’heureusement je ne finis jamais. Depuis quinze jours j’ai l’impression que je ne reverrai plus S[uzanne], qu’elle ne m’aime plus, qu’elle ne m’a jamais aimé, que je ne compte pas pour elle.

Je mesure ma dépendance vis[-]à[-]vis d’elle ; je pense que c’est cela qui me démolit le plus, cela qui m’entraîne le plus loin. Rien ne se passe : elle ne pense pas qu’un mot, même griffonné à la hâte, me ferait du bien et j’ai l’impression d’en crever.

Je suis de la merde et je mérite que ça m’arrive.

Je ne supporte pas le silence, l’indifférence.

Je ne sais pas quoi faire, objectivement : chercher encore une fois l’âme sœur (l’âme mère plutôt), la protectrice, le giron.

NOTES

1 Le récapitulatif qui suit est à rapprocher de la « Note sur les circonstances des douze réels 69 » qui accompagne le texte 26.

2 C’est le nombre d’années que devait initialement durer le projet de Lieux.

3 Voir le texte 15 (« Vilin, souvenir 1 ») ; Perec y parle de « croix », non de « médaille ».

4 À propos de ces trois personnes et de la chambre de Perec, voir les textes 3 et 26 (« Assomption, souvenir » 1 et 2).

5 Il n’y a pas de pont Charles-Michels (mais une station de métro de ce nom, située au bout de la rue Linois) ; Perec veut parler ici du pont de Grenelle. Le Quartier : le Quartier latin. À propos de cet itinéraire d’importance pour Perec, voir le texte 14, n. 13.

6 Henri Chavranski, le « cousin » de Perec, eut une grande importance dans son éducation littéraire, durant l’enfance à Villard-de-Lans et même lors de l’adolescence (voir le texte 7, n. 7). Voir les textes 51, 73 et 107 pour d’autres échos de ce fait ; les textes 107 et 129 pour d’autres mentions de la bibliothèque.

7 Il s’agit des Errants (voir le texte 17).

8 Voir les textes 5 et 28 (« Saint-Honoré, souvenir » 1 et 2).

9 L’interrogation de Perec sur les raisons du choix du passage Choiseul parmi les douze « lieux » est presque constante dans les « souvenirs » qui lui sont consacrés (voir les textes 22, 43, 65, 87) ; Daniel Costelle et Jean-Pierre Lajournade étaient les réalisateurs et producteurs de l’émission Lire dont le numéro diffusé le 9 novembre 1965 fut consacré aux Choses avec un entretien entre Matthieu Galey et Perec (émission consultable sur le site de l’INA) ; « Drouant » est le célèbre restaurant parisien de la place Gaillon où sont rituellement décernés les prix Goncourt et Renaudot (ce dernier obtenu par Les Choses en 1965) ; le « Harry’s Bar », rue Daunou.

10 Voir le texte 1, n. 3.

11 Blainville : la rue du même nom ; Michaud : Jean Michaud-Mailland. Voir le texte 24 (« Contrescarpe, souvenir 1 »).

12 Voir le texte 14 (« Mabillon, souvenir 1 »).

13 Voir le texte 12 (« Gaîté, souvenir 1 »).

14 Parce que ces deux lieux sont liés à Suzanne Lipinska : l’île Saint-Louis, où elle possède un appartement, et la gare Saint-Lazare, où Perec prend le train pour se rendre à Andé.

15 Voir le texte 10, n. 10.

16 Adresse du second logement commun de Georges et Paulette Perec à Paris. Voir le texte 10 (« Franklin, souvenir 1 »), où Perec s’interroge aussi sur les lieux « écartés » de son projet.

17 Berthillon : célèbre glacier de la rue Saint-Louis-en-l’Île ; Elizabeth : probablement Elizabeth (appelée le plus souvent Babette) Mangolte ; Les Titans : péplum de Duccio Tessari (1962).

18 Sans doute Jean Léonard, qui publia en 1966 chez Julliard La Gaufre, épopée funambulesque. Il y a plusieurs Bernard dans l’entourage de Perec (Bernard Quilliet, Jaulin, Lamblin, Queysanne) ; en 1965-1966, le plus plausible (Perec ayant alors perdu de vue Quilliet et Jaulin) est Bernard Lamblin, l’époux de la cousine de Perec, Bianca, mais il pourrait également s’agir de Bernard Queysanne que Perec a dû connaître à Andé à peu près à cette époque.

19 Anne Lipinska, l’une des deux filles de Suzanne, habitait donc elle aussi rue Saint-Louis-en-l’Île, au numéro 70 (tandis que Suzanne habitait au numéro 13, comme Perec le consigne dans le texte 119 – dans un appartement qui sera habité ensuite par son autre fille, Christine).

20 Il s’agit de « La Maison de la Mouche », créée en 1934 et qui existait encore en 2019 (elle a disparu depuis mais le cadran solaire est toujours en place).

21 Barbara : Barbara Keseljevic qui habitait également dans l’île Saint-Louis, quai de Béthune (voir le texte 26, n. 34 – ainsi que pour Agnès Carp) ; pour l’appartement de la rue des Boulangers, voir le texte 33, n. 1.

22 Pour l’accident de Paulette, voir le texte 33, n. 5. Rouget : l’ethnomusicologue Gilbert Rouget était effectivement un habitant de l’île Saint-Louis ; il reparaît dans le graphe des amis qui accompagne le texte 107.

23 Voir le texte 31, n. 4.

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