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36Vilin
38Jussieu

37. Vilin, souvenir 2

juillet 1970

Lieux
Juillet 70
La rue Vilin
Souvenir

Mardi 21 juillet 19701
vers 15 h
Annecy (Chavoire)
Chez M[arie]-N[oëlle] T[hibault]2
Sur la terrasse au bord du lac

Il y a plus qu’un simple goût des contrastes à choisir cet endroit pour évoquer la rue Vilin. D’abord garder le souvenir de ces sortes d’ultra-vacances magnifiées par leur brièveté (arrivé hier je repars demain) ; ensuite sorte de mesure d’un chemin que je n’ai pas l’impression d’avoir parcouru mais qui n’en serait pas moins réel si moi (ou quelqu’un d’autre) s’avisait de le décrire (pour évidemment l’exalter).

On peut en effet s’interroger (et c’est un des buts généraux de tout ce projet) sur la relation qui existe entre la rue Vilin et ce site ; quel rapport entre l’enfant que je pouvais être et moi, aujourd’hui, ici. Tout ce qu’ont pu, quand même, représenter ces images (balustrade sur un lac, tennis, canot à moteur, grand salon de famille, ses fauteuils, ses puzzles, etc.) et même et surtout le carrelage des chiottes, carreaux blancs aux coins écornés par des petits losanges bleus : ce carrelage, à lui seul, suffirait à enraciner une existence, à justifier une mémoire, à fonder une tradition : ce n’est pas un simple jeu de mots (même si c’est ce jeu de mots qui le fonde et je devrais mieux me souvenir de ma répulsion et de mon attirance pour ce thème) qui fait de l’errance mon propos essentiel (Les Errants, titre de mon premier roman, le navire démâté, etc.) : l’errance et son envers : la recherche du lieu3.

Je me souviens aujourd’hui d’une scène, rue Vilin (mais je ne sais si c’était chez mes parents ou chez mes grands-parents4) : j’ai quatre ans (mettons), je suis assis par terre au milieu d’un tas de jeux yiddish et je reconnais une lettre ; je m’obstine à l’appeler yod et à la dessiner ainsi :

sans avoir jamais ni vérifié qu’une telle lettre existait, ou un tel dessin (je pourrais aussi l’appeler gameth (gamète) !?), ni recherché les associations qu’un tel dessin (menotte, notes de musique, etc. ?) pourrait susciter, ou un tel nom (yod, youd évidemment) ; des voisins s’extasient (ou ma grand-mère) sur ma précocité. Ce qui m’étonne ce n’est pas tant que j’aie pu être précoce (je n’ai jamais douté de mon intelligence) mais que ce souvenir ne corresponde à rien : le lieu n’existe pas (non seulement il est en démolition mais je ne l’ai jamais « habité »), la lettre n’existe pas (je ne l’ai jamais employée).

Ce qu’il y a d’extraordinaire ici, ce qui en fait un lieu modèle, c’est que je ne fais qu’y passer, que j’y vois les choses (les « choses », les signes d’ancrage) (que ceux qui pourraient les voir avec pertinence ne les voient peut-être pas, les rejettent, mais ils5 existent en dehors d’eux, ils ont existé pour eux), qu’elles m’imposent leur nostalgie (regret d’un pays natal, d’une demeure ancestrale, j’aimerais tellement me retirer sur mes terres comme Athos) : ma seule tradition, ma seule mémoire, mon seul lieu est rhétorique : signe d’encrage (la différance, la diff(icile) errance, ici l’errance).

Je rêve de greniers où retrouver mes joujoux d’enfant (la petite voiture rouge6) mais ils n’existeront jamais : il ne reste pas de trace des lieux que j’ai habités (ils n’ont pas gardé ma trace même si j’ai gardé la leur) ; j’ai choisi pour terre natale des lieux publics, des lieux communs.

Fantasme (fréquent) : il y a eu la guerre et vingt ans ont passé (ils ont évidemment tout broyé) et je repasse, par hasard, un jour, en train, à Saint-Pierre-du-Vauvray7. Je descends (je me souviens que je venais souvent jadis) ; je crois même reconnaître la gare, le chemin… J’arrive au Moulin ; il est peuplé par des étrangers, polis, à peine hostiles, indifférents, ils ne savent pas. Personne ne se souvient de S[uzanne], ni de ses enfants, ni de rien.

Lieux d’enfance, faux lieux, non-lieux d’enfance : lorsque je suis retourné à Villard-de-Lans (deux ou trois ans après) je n’ai rien reconnu. Où est le collège Turenne ?

Blévy

Druyes

Nivillers ! (il faudrait se souvenir de Nivillers : le bar où je dormais, avec son immense table étroite et ses étains)8.

 

 

 

Planches-contact de photos de la rue Vilin prises par P. Getzler, jointes au texte 37.

Planche-contact de photos de la rue Vilin prises par P. Getzler, jointe au texte 37.

NOTES

1 Ce texte a été écrit après le texte suivant, mais Perec conserve l’ordre déterminé par son bi-carré latin.

2 Paulette Perec est alors en convalescence, après son accident de juin 1970 (voir le texte 33, n. 5), chez la mère de Marie-Noëlle Thibault et Georges l’a accompagnée pour le voyage et le tout début du séjour.

3 Sur ce thème de l’absence d’ancrage familial, voir la fin du chapitre xiii de W ou le souvenir d’enfance (Œ1, p. 709) et la fin d’Espèces d’espaces (EE, p. 167).

4 Dans W ou le souvenir d’enfance, Perec situe hypothétiquement cette scène dans « l’arrière-boutique de [sa] grand-mère » Rose Peretz (Œ1, p. 666) ; il hésite d’ailleurs sur le fait de savoir si ses parents et ses grands-parents habitaient ou non ensemble (ibid., p. 694).

5 « Ils » : les signes d’ancrage ; « eux » : ceux qui pourraient les voir.

6 À propos de la petite voiture rouge, voir le texte 15. Parmi les « lieux stables » manquants et désirés par le narrateur d’Espèces d’espaces figure « le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts » (EE, p. 100).

7 Gare qui dessert Andé où se trouve le Moulin (voir le texte 17).

8 Perec vit à Villard-de-Lans, dans l’Isère, de 1942 à 1945, réfugié avec la famille Bienenfeld puis Chavranski (le collège Turenne, également appelé « Le Clocher », y est un internat catholique où l’enfant est pensionnaire en 1942-1944) ; en 1948 (« 2 ou 3 ans après » la fin du premier séjour), Perec revient à Villard-de-Lans avec les Bienenfeld à l’occasion de vacances d’été dans le Vercors. Blévy : commune d’Eure-et-Loir où les Bienenfeld possédaient une maison de campagne. Druyes-les-Belles-Fontaines : voir le texte 15, n. 5. Nivillers : commune de l’Oise où les parents de Bernard Lamblin, Henri et Marie-Antoinette, possédaient une maison de campagne. Dans « Trois chambres retrouvées » (PC, p. 25-29), Perec se souvient de Blévy et de Nivillers (et notamment de ce « bar »).

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