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27Saint-Louis
29Choiseul

30. Junot, souvenir 2

mars 1970

Lieux
Samedi 28 mars 1970
17 h 30

L’avenue Junot
Souvenirs

Je n’ai pas envie de travailler ; d’ailleurs la machine saute des espaces

Ma chambre est dans un désordre qui semble irrémédiable

Mon travail consisterait en priorité à commencer (et à finir) la deuxième série d’Eveready 1 ; travail rémunérateur : on attend le dernier moment (samedi prochain, par exemple)

Si la machine s’arrête de sauter, c’est déjà plus agréable ; mais même pas ; flemme : il faudrait aussi écrire le treizième épisode de W 2.

Etc. pièce, pièce radiophonique3, etc. etc.

Parler de l’avenue Junot, utile discipline ; avoir ensuite le sentiment de n’avoir pas complètement perdu sa journée

Ne pas recopier le passage Choiseul4 ; enfermer le tout, préparer les enveloppes pour avril ; ranger (conseils de Leiris sur le rangement ; quand on est incapable de faire autre chose, même de corriger ses fautes de frappe ou de taper avec un minimum d’attention)

Soif de rangement : mettre sa vie en ordre : petit tas, petits casiers, les années, l’une après l’autre, les souvenirs empilés : devenir seulement comptable d’un passé à peine passé ; puis ressasser

Ressasser l’avenue Junot ; penser que je lirai ce texte, un jour de 1981 (en janvier même, sans doute), y penser maintenant, me dire que quand je le lirai je me souviendrai que je me disais aujourd’hui que je pensais que j’allais y penser, etc.

Aujourd’hui. Aujourd’hui quoi ? Il fait beau ; je me suis occupé du Moulin5 ; j’ai réussi un très beau passage de main en jouant 3 sans atout

Et puis quoi ?

Je prépare un livre de dessins. J’y crois / J’y crois pas. J’aimerais y croire ; tellement facile si c’était possible / griffonnages, taches, jeux d’eau, hasard6

Merde

Avenue Junot. Endroit con. Henri ne veut ni le louer ni le vendre. Esther pensait que ce serait un endroit commode pour moi. EEEEEch. Pourquoi pas d’ailleurs ? Quelque chose de mot (je voulais dire : de mort, mais l’omission peut rester)

Re-envie de sommeil / Homme qui dort. Ne plus rien voir, etc.

À nouveau se ranger, s’arrêter. Écrivasser. Se dire qu’on écrivasse.

S’en persuader encore une fois. Ne pas attendre

J’ai vécu ces derniers jours avec une espèce de haine contre Roland Barthes. Je n’existe plus pour lui. Je voulais lui écrire, me justifier, etc. Ces choses-là mènent trop loin7

Je ne suis qu’un pitre. Je n’ai pas le droit de me réclamer de Roussel ni de Queneau8

Etc. etc.

Je ne serai jamais Leiris ; Leiris ne me lira jamais9

Etc. etc.

Etc. etc.

Etc. etc.

Hélas, le problème n’est même pas de savoir si je suis dupe de ce que je viens d’écrire (discours entièrement issu d’un texte célèbre de Thomas Mann où Schiller peste contre Goethe pour qui tout est si facile10)

Je suis envieux, je suis méchant ; la gloire de Sollers (ou de Le Clézio) m’empêche de dormir11

Je suis un con

Ou même celle de Jacques Roubaud

Empiler des titres ; et se voir consacrer des thèses, des émissions

C’est mon ambition et je la partage

Aucune modestie ; j’en ai marre

Mégalomanie, narcissisme

Un jour, au cours d’un cocktail, un mec qui venait de l’école de Denis Huisman12 où j’avais fait une pseudo-conférence quelques mois avant, m’aborde et me traite de faiseur

C’est peut-être vrai ; c’est certainement vrai. Même si ça n’a pas d’importance

Je ne supporte pas d’être méprisé ou ignoré ; ni d’échouer évidemment ; j’étais mieux avant (avant Les Choses) ; au moins je me battais ; j’ai eu un pot énorme ; et maintenant ?

Tout ça parce que Barthes n’a pas lu La Disparition ! parce que L’Obs n’a pas parlé de ma pièce13 !

Etc. etc.

Patience. Être patient.

NOTES

1 Voir le texte 28, n. 1.

2 Voir le texte 22, n. 1.

3 À la suite de L’Augmentation, joué de la fin février à la fin mars 1970, Perec a promis à son metteur en scène, Marcel Cuvelier, une nouvelle pièce (La Poche Parmentier, qui ne sera représentée qu’en 1974 au « Théâtre de Nice », dans une mise en scène de Robert Condamin) ; par ailleurs, tout au long de l’année 1970, Perec tente de mener à bien un projet de pièce radiophonique sur Kafka (dont les prémices remontent à 1967) pour la radio sarroise : Wie ein Hund – qui finalement ne sera jamais écrite (il n’en existe que quelques notes dans le Fonds Georges Perec de la Bibliothèque de l’Arsenal), même si Perec en eut longtemps le projet – voir « Tentative de description d’un programme de travail pour les années à venir », texte de 1976, dans ECTRI, p. 923, et « Questions / Réponses », paru dans le n° 81 d’Action poétique en mai 1980, repris dans ECTRI, p. 483 – voir aussi la n. 13 de cette même p. 483.

4 Voir le texte précédent.

5 On doit donc en déduire que Perec est au Moulin d’Andé quand il rédige ce texte.

6 Perec (qui avait d’abord voulu être peintre, comme il le confie dans « Les gnocchis de l’automne ou Réponse à quelques questions me concernant » – repris dans JSN, p. 72) couvrait ses manuscrits de croquis et de dessins ; à Andé ou à Carros (voir « Je suis né », dans JSN, p. 14), il s’est livré à de nombreux travaux plastiques ressemblant à des tests de Rorschach ; ils ont été légués à l’Association Georges Perec par Suzanne Lipinska, qui écrit dans « Georges Perec au Moulin d’Andé » : « De mon bureau, je l’entendais taper ses textes sur son Underwood et quand il s’arrêtait, c’était pour jeter sur le papier, n’importe quel papier, des encres de couleur, des gouaches, des crayons de couleur » (dans Jean-Luc Joly, éd., L’Œuvre de Georges Perec : réception et mythisation, actes du colloque de Rabat [1-3 novembre 2000], université Mohammed-V, série « Colloques et Séminaires » n° 101, 2002, p. 49). Que Perec ait donc envisagé un « livre de dessins » n’est pas étonnant, même si ce projet semble n’avoir eu aucun lendemain.

7 Cette lettre sera tout de même écrite (voir le texte 33). Pour les relations entre Perec et Barthes, voir le texte 14, n. 22.

8 Roussel et Queneau sont deux écrivains de référence pour Perec et, plus généralement, pour l’Oulipo. À propos de Raymond Roussel, Perec déclare régulièrement qu’il est l’écrivain qu’il admire le plus avec Jules Verne (voir par exemple « Dialogue avec Bernard Noël », pour l’émission de France Culture Poésie ininterrompue, 20 février 1977 ; transcription reprise dans ECTRI, p. 280) ; c’est de fait l’un des vingt auteurs cités implicitement dans La Vie mode d’emploi (voir aussi l’étude de l’intertexte roussélien de l’œuvre de Perec et surtout de La Vie mode d’emploi par Bernard Magné dans « Perec lecteur de Roussel », Perecollages, 1981-1988, Toulouse, Presses universitaires du Mirail-Toulouse, 1989, p. 113-131). Quant à Raymond Queneau (à qui La Vie mode d’emploi est dédié et qui partage avec Harry Mathews le privilège d’être cité implicitement ou « allusionné » à la fois dans les rubriques « auteur » et « livres » du « cahier des charges » du roman), Perec en parle plus particulièrement lors de la table ronde « Queneau et après », tenue à la bibliothèque Saint-Sever de Rouen le 29 novembre 1980 (transcription dans ECTRI, p. 506-518 – la n. 5, p. 507-508, faisant le point sur l’intertexte quenien de l’œuvre perecquien et son étude). Perec lui-même explicite ses « Emprunts à Queneau » pour La Vie mode d’emploi (citations et allusions) dans un article du même titre (première parution dans Les Amis de Valentin Brû, n° 13-14, 1980 ; repris dans « En marge de La Vie mode d’emploi », dans Œ2, p. 681-684).

9 En ce qui concerne l’importance de Michel Leiris pour Perec, voir le brouillon de lettre (jamais envoyée) à ce premier accompagnant le texte 50 et la note le concernant.

10 Il s’agit d’un passage d’« Heure difficile », nouvelle de 1905. Perec était un grand admirateur de Thomas Mann dont il dit dans l’un de ses premiers entretiens (avec Marie-France Lepoutre à l’occasion de la sortie des Choses) qu’il fait partie de ses écrivains préférés (« Les dix jeunes loups de la rentrée littéraire », Elle, n° 1034, 14-20 octobre 1965 ; repris dans ECTRI, p. 28 – la n. 4, à la même page, fait le point sur la présence de Thomas Mann dans l’œuvre de Perec).

11 Perec est généralement très critique envers le Sollers de Tel Quel, qui lui est contemporain (voir notamment le « billet d’humeur » intitulé « Du terrorisme des modes » rédigé pour la série « L’esprit des choses » parue dans Arts, Loisirs, n° 75, 1er-7 mars 1967 ; repris dans ECTRI, p. 854-856 – la n. 2, p. 855, synthétise les diverses manifestations d’aversion de Perec à l’égard de Philippe Sollers – également caricaturé en acteur portugais nommé Felipe Solario dit Sunny Philips dans La Vie mode d’emploi). Les carrières de Perec et de Le Clézio sont, au début du moins, en partie parallèles et il arrive souvent qu’on compare les deux romanciers (au moment de la sortie d’Un homme qui dort notamment) ; mais Perec ne s’est jamais vraiment exprimé sur celui-ci ailleurs qu’ici, sauf à signaler qu’il le cite négativement et implicitement dans Un homme qui dort justement (au début du dernier chapitre, la phrase « Tu n’as pas exposé tes yeux à la brûlure du soleil » – Œ1, p. 238 – fait référence à la fin de l’avant-dernier chapitre du Déluge de Le Clézio : « Au soleil barbare, il livra le secret de ses rétines ombreuses, afin que dans la brûlure ne puisse jamais périr le souvenir de la vengeance »).

12 Voir le texte 26, n. 34.

13 L’Obs : à l’époque, le magazine Le Nouvel Observateur ; ma pièce : L’Augmentation

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