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26Assomption
28Saint-Honoré

25. Italie, réel 2

janvier 1970

Janvier 70
Mercredi 21
19 h
Café « Le Canon »

Venant du CHU par le métro (sortie du côté de l’avenue de la Gare1), ayant hésité entre divers cafés, dont une grande brasserie, « Le Rozes », plus centrale mais n’offrant aucun point de vue sur la place.

J’étais déjà ici l’année dernière. Il me semble que le café s’est légèrement transformé : le comptoir avance presque jusqu’au niveau de la terrasse.

Des cartes postales sur présentoir, des citrons, un bouquet de fleurs artificielles. Peu de clients. Des habitués. Le patron et le garçon se parlent à tue-tête d’un bout de la salle à l’autre.

Un vieux client ami (manteau à carreaux, petite barbe, un peu genre Brasseur2) semble revenu après une longue absence. Il a maintenant trois enfants (ou trois petits-enfants ?). Le patron boit un Dubonnet.

Colonne Morris3 :

L’Aiglon, gala exceptionnel

Annonce de concerts : Victoria de Los Ángeles, Violons du Bolchoï, Samson François, Karl Richter, Andor Földes, Pink Floyd, Gérard Jarry, de Brunhoff, jazz au TNP : Phil Woods, Jean Langlais, Trajan Popesco, Billard-Azaïs, Isaac Stern et Jean Martinon, I Musici, Beethoven par Kempf… Lagoya4.

Panneau de travaux : « Ville de Paris. Amélioration de la circulation ».

Énormes porte-câbles cylindriques de la Câblerie de Sens.

La mairie, au fond, a gardé sa guirlande d’ampoules électriques esquissant vaguement la silhouette d’un sapin de Noël5:

Circulation fluide

Rien à voir. Je change d’endroit pour voir.

« Café de France »
(De l’autre côté du boulevard Blanqui)

Il est certainement tout neuf (peut-être complètement transformé) : odeur de peinture. C’est même le jour de l’inauguration, pas [tant] à cause des fleurs en pots (elles restent plusieurs jours)6 que parce que Madame Jean vient d’entrer portant un magnifique bouquet (« Oh ! Madame Jean. Oh ! là ! là ! »). Philodendrons. Clientèle de commerçants du coin. Au plafond, un tissu, un brocart rouge. Cristaux. Tout brille.

Maigre vue sur la place. Tout le long du pâté de maisons Bobillot-Italie, au sommet de deux immeubles au moins, publicité Kronenbourg7 : « J’aime ma femme – Elle achète la – Kronenbourg – par 6 ».

19 h 30 P[ierre] G[etzler] arrive.

Café « Rozes »
(Avenue d’Italie)

Annonces non encore effacées du réveillon (orchestre, cotillons. « Retenez votre table »).

Avenue d’Italie-Choisy :

Panonceaux : « Galaxie8 »

Construction d’un parking

« Laissez votre argent
Travailler pour vous9 »

Magasins en face :

« Italie Ameublement »

« Valéry » (tailleur) (soldes)

Bijouterie Horlogerie

Optique

Auto-École

Juste en face10 :

« 24 janvier 70

Assemblée populaire

Rénovation Italie

Cellules Langevin »

Kiosque :

Paris-Match

« Biafra

Avant le Prix d’Amérique »

Ici Paris

« La cellulite

Elle quitte la télé

(le coup de tête d’Alice Sapritch)

Le mariage de Françoise Hardy11 »

19 h 50. Bière DAB12.

 

 

 


Ticket de café et emballage de sucre joints au texte 25.

 

NOTES

1 Il s’agit en fait du boulevard de la Gare (comme Perec l’énonce bien dans le texte 94) qui sera rebaptisé boulevard Vincent-Auriol en 1976.

2 Ressemblant à l’acteur français Pierre Brasseur.

3 Perec avait d’abord écrit « fontaine Wallace », ensuite biffé.

4 L’Aiglon : drame d’Edmond Rostand. Victoria de Los Ángeles : soprano espagnole ; Bolchoï : célèbre théâtre de Moscou surtout réputé pour ses danseurs et ses musiciens ; Samson François : pianiste français ; Karl Richter : principalement chef d’orchestre allemand (mais aussi organiste et claveciniste) ; Andor Földes : pianiste hongrois ; Pink Floyd : groupe de rock anglais ; Gérard Jarry : violoniste français ; De Brunhoff : il s’agit ici de Thierry de Brunhoff, pianiste (frère de Laurent de Brunhoff – le continuateur des aventures de Babar créées par son père Jean – que Perec rencontrera en 1975 et qui deviendra un ami proche) ; le TNP : « Théâtre national populaire », alors situé au Palais de Chaillot ; Phil Woods : saxophoniste et clarinettiste de jazz américain ; Jean Langlais : compositeur et organiste français ; Trajan Popesco : chef d’orchestre français d’origine roumaine ; Billard-Azaïs : duo de pianistes constitué par Marie-José Billard et Julien Azaïs ; Isaac Stern : violoniste américain ; Jean Martinon : chef d’orchestre et compositeur français ; I Musici : orchestre de chambre italien fondé en 1952 à Rome ; Wilhelm Kempf : pianiste allemand ; Alexandre Lagoya : guitariste classique français.

5 Dessin absent du texte publié.

6 Var. texte publié : « je le vois non pas à cause des pots de fleurs (qui restent plusieurs jours) mais parce que… ».

7 Var. texte publié : « Entre la rue Bobillot et l’avenue d’Italie, tout en haut des immeubles, une longue publicité lumineuse pour Kronenbourg. »

8 C’est le nom, à l’époque, de l’actuel centre commercial « Italie 2 ».

9 Dans le texte publié, précédant le dessin : « surmontant, inscrit dans un cercle ».

10 Var. texte publié : « Affichette (juste en face de moi) ». Il s’agit probablement d’un appel à réunion de cellules du Parti communiste français (« Cellules Langevin ») dans le cadre des transformations controversées, à l’époque, du quartier Italie.

11 Alice Sapritch : actrice française ; Françoise Hardy (elle vit avec Jacques Dutronc depuis 1967 mais leur mariage n’aura lieu qu’en 1981) : chanteuse française (notamment brocardée au chapitre xcii de La Vie mode d’emploi).

12 Dortmunder Actien-Brauerei, bière allemande.

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