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14Mabillon
15Vilin

13. Assomption, réel 1

juillet 1969

Lieux n° 13
Assomption
Réel (un)
Juillet Mil neuf cent soixante-neuf

Vendredi 4 juillet
16 h
(recopié au Moulin d’Andé, le dimanche 6 juillet, vers 15 h)

Venant du CHU1, j’ai pris le métro à Charonne et suis descendu à Muette et non à Ranelagh, afin de descendre à pied l’avenue Mozart, laquelle n’a plus que de lointains rapports avec l’avenue Mozart de mes 10-15 ans2.

Je me suis arrêté pour manger un sandwich (au camembert) et boire un ballon de Côtes-du-Rhône (bien qu’il fasse très chaud) au « Tabac Mozart » ; je ne sais si c’est le nom exact de l’établissement, mais c’est toujours comme ça que je l’ai appelé. Il était 16 heures. J’ai attendu mon sandwich très longtemps, sans doute parce qu’il n’y avait plus de pain (j’ai vu un garçon revenir porteur de quatre baguettes).

L’affluence était maigre : trois écolières, deux femmes de cadre ou même d’industriel en papotis, buvant des jus d’orange.

Le café a été transformé depuis plusieurs années déjà ; c’était auparavant un endroit très sombre ; je ne me souviens pas d’ailleurs y avoir jamais consommé, mais j’y ai acheté d’innombrables paquets de Gauloises et de Parisiennes3 vers 53, 54, 55.

J’ai quitté le « Tabac Mozart » vers 16 h 20 et suis allé boire un café à la terrasse du café « Mozart 59 » (et non « Café Mozart Waltz4 »), au coin de l’avenue Mozart et de la rue de l’Assomption5, ayant décidé, quasi d’emblée, de laisser tomber la portion supérieure de la rue, non sans noter la grue d’un immeuble en construction à l’emplacement de l’ancien « Caméra », cinéma que j’aimais bien6.

En face du café (rue de l’Assomption, numéros pairs), un magasin de chaussures qui n’a pas changé ; il fait actuellement des soldes.

En diagonale, la boulangerie « Jouen » n’a pas changé non plus (depuis le temps, déjà ancien, où elle se modernisa – j’en ai un très vague souvenir et je confonds peut-être avec une autre boulangerie, par exemple celle au coin de l’avenue Mozart et de la rue du Ranelagh).

En face (avenue Mozart), le Centre d’apprentissage de la RATP, toujours identique à lui-même.

Le café lui-même s’est (bien sûr) modernisé et complètement transformé. J’ai dû y aller une ou deux fois avec Michel R[igout] (vers 50).

À côté du magasin de chaussures, un magasin d’optique (qui, me semble-t-il, n’existait pas à l’époque) ; puis l’immeuble 56, qui est un hôtel et dont je me souviens.

De mon poste d’observation je ne vois pas plus loin.

Cette portion de la rue de l’Assomption, entre Mozart et la rue Davioud, est (dans mon souvenir comme dans la réalité) la seule commerçante de la rue.

Description en marchant :

54 : la boucherie « Thébault », que des commis bouchers lavent à grande eau ; j’entre dans le corridor ; les parents Rigout y vivent toujours (ou alors c’est Michel, ou sa sœur).

52 : petit immeuble (plutôt hôtel particulier) sur cour à gravillons.

50 : magasin sans devanture, ou plutôt sans enseigne (dont j’ai, maintenant, le très vague souvenir [que c’était] un bois-et-charbons – ou un marchand de charbon, mais pas un bougnat), qui doit maintenant abriter un assureur ou un agent immobilier (encore que le second pourrait avoir besoin, justement, d’une devanture).

48 : pharmacie au coin de la rue Davioud.

De l’autre côté de la rue Davioud, un poissonnier-volailler-primeurs ; « Les poissons sont au frigidaire », annonce une pancarte grossièrement écrite ; les cerises sont à 4,50 le kg ; c’est cher.

Nos impairs :

En face du 54, un teinturier, puis une boucherie chevaline, une droguerie, une alimentation générale – minuscule boutique –, un tapissier ; puis, allant s’écartant vers la place Rodin (?), les immeubles du 31, etc.

46 : antiquaire (des petits chevaux bleus chinois en devanture).

44 : alimentation.

42 : haute-coiffure.

Magasin de robes (?) à devanture moderniste à l’intérieur duquel une femme se fait manucurer (sans doute par une employée de la haute-coiffure à côté).

Puis la « Librairie du lycée Molière » ; et le lycée Molière lui-même qui n’a pas changé (il n’avait aucune raison de le faire ; je ne pense même pas qu’il ait été ravalé ; mais c’est possible que si).

Du côté des numéros impairs, longue suite d’immeubles : au 17, un teinturier, puis un tailleur : il est sur le pas de sa porte, en bretelles, puis retourne dans son arrière-boutique qu’éclaire une lampe à abat-jour de métal conique.

Au 23 bis, au premier étage, on emménage ; immense appartement faisant le coin de la rue de l’Assomption et de la rue du Général-Dubail7. Les meubles (amenés par un grand camion jaune) ont l’air laid.

Nos pairs :

La plaque de Marietta Martin, jadis apposée sur un mur de la petite maison à l’aspect provincial où elle fut arrêtée (le 8/2/42), est maintenant fixée sur un immeuble à peine achevé.

Au 32 : villa en renfoncement, jardinet à graviers, grille, plaque sur la grille ; je me souviens d’un « nez-gorge-oreilles » ; effectivement : « Dr Clin, nez-gorge-oreilles » ; la plaque vaut aussi pour sa femme (?) qui fait des analyses médicales8.

26 : une porte de bois cloutée, avec une main. Ceci n’a pas changé, mais on a ajouté depuis un concierge électronique (sonnette à micro).

Portes de garages (disons plutôt garages) : inchangé.

22 : construction de 21 appartements ; presque fini.

Palissade devant le chantier : affiches :

au « Ranelagh » : Buster Keaton

à la « Porte de Saint-Cloud » : L’Homme sauvage

« Auteuil-Bon-Cinéma » : L’Évasion la plus longue

« Royal-Passy » : Bataille de San Sebastian

« Styx » : Two faces of Dr. Jekyll

Festival d’Avignon

« Étoile » : trois chefs-d’œuvre de Méliès (plus Les Chasses du comte Zaroff)

Festival estival de Paris (programme peu exaltant)9.

Affichettes « Viniprix ».

Etc. (j’en ai marre de noter).

18 : inchangé : des tentes orange au cinquième ; des jardins suspendus ex-caroliens au sixième10.

14 et 16 : inchangé (failli y revenir plus tard avec Jacques R[oubaud] boire un pot chez Jaulin, mais il n’y avait aucune raison qu’il y soit asteure ; aussi n’avons pas donné suite à ce projet)11.

Le couvent n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat12.

Après le 14, il y a une boîte aux lettres. Y était-elle ? M’en suis-je jamais servi ? Mes souvenirs sont confus sur ce point. Dommage.

Au 4 (dans l’intervalle, suite d’immeubles que rien de particulier ne distingue), « Entreprise Fontix », peinture décoration.

Au 5 un appartement de quatre pièces est à louer au premier étage.

Au 3 : « G. France13 », café (ex-charbons ?) ; devanture récemment repeinte en ocre.

Un tailleur.

Au 1 : « Laiterie Parisienne ».

Lingerie Gaines.

Au coin La Fontaine : Comestibles.

Au 2 : Bar-Brasserie-Restaurant (tel qu’il en fleurit dans tout l’alentour depuis la Maison de la Radio). J’aurais bien voulu y boire un café mais l’établissement est fermé du 29 juin au 31 juillet.

Sortie par la rue de Boulainvilliers, jusqu’à l’arrêt du 52 ; rebroussé chemin en direction de la Maison de la Radio.

16 h 57

(Ensuite, enregistrement avec J[acques] R[oubaud] et Georges Charbonnier ; grande promenade avec J[acques] R[oubaud] rue Raynouard, rue Franklin (le café aux fauteuils club ne les a plus, ses fauteuils club), avenue d’Iéna, rue de Tilsitt (ou de Presbourg ?), avenue de Friedland, Haussmann, etc. Dîner à Saint-Lazare, train (bondé), Moulin14.)

 

 

 

Première page du manuscrit du texte 13 (prise de notes).

NOTES

1 Voir le texte 1, n. 1.

2 Paragraphe appuyé au texte de prise de notes mais absent du texte publié. Sortant du CHU Saint-Antoine où il travaille, Perec prend le métro à Charonne et non à Faidherbe-Chaligny (station la plus proche) pour faire un trajet direct par la ligne 9 jusqu’à La Muette (voir également la fin du texte 124).

3 Les Parisiennes (communément appelées « P 4 » parce que vendues en paquets de quatre) étaient alors les cigarettes les moins chères.

4 Plaisanterie de Perec qui distingue ici le « Café Mozart » situé au 59 de l’avenue du même nom (et dont le nom était peut-être « Café Mozart 59 ») du fameux morceau d’Anton Karas, « Café Mozart Waltz », tiré de la bande son du Troisième Homme, film réalisé en 1948 par Carol Reed. La prise de notes indique : « Café Mozart (non Waltz, mais 59) » (voir schéma ci-dessous, n. 5).

5 Le document de prise de notes comporte ici le schéma suivant :

6 La « portion supérieure » de la rue de l’Assomption, celle qui va vers le boulevard Beauséjour. Pour « Le Caméra », voir le texte 3, n. 3.

7 Première rédaction barrée : « et de la rue ? (Franchey d’Esperey [sic pour Franchet-d’Espèrey], quelque chose comme ça, vérifier) » ; dans la marge : « Général-Dubail ».

8 Texte de prise de notes : « 32 Dr Clin Nez gorge oreilles (je m’en suis souvenu rien qu’en voyant la plaque) ». Var. texte publié : « Sur la grille une plaque : Dr Clin Nez-Gorge-Oreilles (je m’en souviens) et Dr F. Clin, Laboratoire d’Analyses Médicales ».

9 L’Homme sauvage : western de Robert Mulligan (1968) ; L’Évasion la plus longue : film de guerre de Don Weis (1968) ; La Bataille de San Sebastian : western d’Henri Verneuil (1968) ; Two faces of Dr Jekyll : film d’horreur de Terence Fisher (1960) ; Les Chasses du comte Zaroff : couplé à Méliès, il s’agit probablement de la première version (1932) de ce classique, d’Ernest Schoedsack et Irving Pichel. Le Festival estival de Paris était essentiellement un festival de musique classique.

10 Var. texte publié : « Au 5e étage, des stores orange ; au 6e étage, des jardins suspendus (c’est l’appartement qu’occupa jadis Martine Carol). » Une note attachée au n° 18 précise : « L’immeuble du n° 18 est celui où vivaient mon oncle et ma tante et où je vécus moi-même complètement ou partiellement (étant, pendant l’année scolaire, interne au collège Geoffroy-Saint-Hilaire à Étampes, de 1946 à 1956). » Notons qu’une vue de cet immeuble et certains détails de sa façade apparaissent à l’ouverture, au milieu et à la fin du film Les Lieux d’une fugue réalisé par Perec en 1976. Martine Carol fut une actrice française (du type vamp) qui connut son heure de gloire dans les années cinquante ; Perec fut interne au collège puis au lycée Geoffroy-Saint-Hilaire d’abord de 1949 à 1952 (de la quatrième à la seconde) puis en 1953-1954 (classe de philosophie) – il fit sa première en 1952-1953 au lycée Claude-Bernard à Paris.

11 Jacques Roubaud qui, comme Perec, est un ami de Bernard Jaulin (voir le texte 3, n. 18). Pour « asteure », voir le texte 11, n. 17.

12 Variation sur la célèbre phrase du Mystère de la Chambre jaune de Gaston Leroux (où il s’agit d’un « presbytère ») – Georges Perec et Marcel Bénabou s’en inspirent déjà pour un exercice du projet P.A.L.F. conçu par eux en 1966 et d’actualité jusqu’en 1973 (voir CGP 3, p. 36 et suiv.). Il s’agit ici du couvent des religieuses de l’Assomption.

13 « France » également dans le texte de prise de notes mais « Francis » dans le texte publié ainsi que dans le « réel » 2 d’Assomption (texte 46). Une des photos prises par Christine Lipinska pour ce dernier donne plutôt à lire « Frances ».

14 Ce dernier paragraphe entre parenthèses est absent de la prise de notes et du texte publié. Dans son agenda de 1969, à la date du 4 juillet, Perec note, outre « Assomption » et « dîner avec J. R. », en face de 17 h : « ORTF Charbonnier st[udio] 154 porte D ou C 5e étage » (FGP 25, 38 r°). Perec a réalisé plusieurs entretiens avec Georges Charbonnier pour France Culture ; dans l’« Addendum » au deuxième souvenir de la rue de l’Assomption (texte 26), il fait l’hypothèse d’un entretien en compagnie de Jacques Roubaud sur le Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du Go (écrit par les deux auteurs avec Pierre Lusson), paru peu avant chez Christian Bourgois ; dans le troisième souvenir de la rue de l’Assomption, Perec parle d’une autre « émission assez bâclée de Charbonnier avec Roubaud, Butor et Todorov » (voir le texte 59, n. 2).

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