Sommaire Index Documents
Textes Introductifs Mode d’emploi Se connecter
Contact Mentions légales & Crédits Charte pour la protection des données personnelles
© 2022
104Assomption
106Saint-Honoré

105. Saint-Honoré, souvenir 5

mai 1974

8 XII 74
(dans l’avion East Midlands–Le Bourget)1
Mai 74
Saint-Honoré
Souvenir

Je garde un souvenir très net des deux chambres que j’ai occupées rue Saint-Honoré, même si je ne parviens jamais à me souvenir des numéros (189 et 217, peut-être2).

La première était au sixième étage. C’était une chambre indépendante, en haut d’un escalier de service particulièrement sale. Je l’ai décrite très précisément dans Un homme qui dort 3 et j’ai même essayé de la reconstituer dans le film – mais ça n’a pas été possible pour des raisons techniques : il fallait laisser de la place pour les mouvements de caméra.

Le lit était tout de suite à droite de la porte. En fait, ce n’était pas un lit mais une banquette en forme de [voir dessin ci-dessous] dont les deux montants verticaux pouvaient se rabattre horizontalement – mais il n’y avait pas assez de place pour les déplier complètement, ce qui fait que je dormais la tête et les pieds en position oblique.

En face du lit, j’avais installé ma bibliothèque Oscar4 patiemment constituée au fil des ans. Je l’avais encore rue de Quatrefages. Ensuite, je l’ai vendue (ou plutôt donnée) à J[acques] L[ederer] et elle est encore rue Bardinet (où ni Jacques ni Mireille5 ne vivent plus d’ailleurs). Au bout du lit, il y avait une mince cloison et derrière la cloison une sorte de penderie aménagée dans la portion mansardée de la chambre. Au bout de la bibliothèque, il y avait un petit lavabo. Entre le lavabo et la penderie, une table sur laquelle était posée ma machine à écrire (le plateau de la table ne devait pas dépasser 50 cm sur 20) et derrière la table, la fenêtre. Entre le lit et la bibliothèque on avait juste la place de passer.

La chambre coûtait 50 francs par mois. Je me chauffais avec un soufflant Calor qui, je crois, avait un nom de colonie française (Togo, peut-être6).

Dans l’immeuble habitait un tailleur qui s’appelait J. Tacheff. Lederer disait : « ji ti tue et J. Tacheff. » Un jour, il (Lederer, pas J. Tacheff) a grimpé les six étages qui menaient à ma chambre et, ne m’y trouvant pas, m’a laissé une carte de visite aussi désobligeante que laconique7.

(Je m’arrête un instant.)

(On arrive. Je continuerai plus tard.)

P.S. : lundi 9 : l’année prochaine…

NOTES

1 Du 29 novembre au 8 décembre 1974, Perec est en Angleterre, d’abord à Londres avec Bernard Queysanne et Jacques Spiesser pour une présentation du film Un homme qui dort au National Film Theater puis chez sa nièce Sylvia et son mari James Richardson, à Griffydam, un village du Leicestershire près de Nottingham (à proximité de l’aéroport d’East Midlands), où le jeune couple habite depuis son mariage tandis que Sylvia poursuit ses études scientifiques.

2 Voir le texte 83, n. 12. À côté de cette incapacité à se souvenir des numéros précis de ses adresses rue Saint-Honoré (encore que le second soit ici le bon), on se souviendra que Perec avait une mémoire hypertrophiée des chambres où il dormait, comme il l’écrit dans Espèces d’espaces (« La chambre », « Fragments d’un travail en cours » [Lieux où j’ai dormi]) : « Je garde une mémoire exceptionnelle, je la crois même assez prodigieuse, de tous les lieux où j’ai dormi, à l’exception de ceux de ma première enfance – jusque vers la fin de la guerre – qui se confondent tous dans la grisaille indifférenciée d’un dortoir de collège. Pour les autres, il me suffit simplement, lorsque je suis couché, de fermer les yeux et de penser avec un minimum d’application à un lieu donné pour que presque instantanément tous les détails de la chambre, l’emplacement des portes et des fenêtres, la disposition des meubles, me reviennent en mémoire, pour que, plus précisément encore, je ressente la sensation presque physique d’être à nouveau couché dans cette chambre » (EE, p. 41). L’hypermnésie « camérale » de Perec fut apparemment l’un des centres de sa psychanalyse avec Jean-Bertrand Pontalis (voir ce que ce dernier en dit, sous couvert de pseudonymat, dans L’Amour des commencements, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1994, p. 169-171).

3 Voir Un homme qui dort, dans Œ1, p. 193.

4 Voir le texte 5, n. 1.

5 Mireille Lederer (née Archinard), l’épouse de Jacques.

6 Congo en fait (voir le texte 83, n. 14).

7 Voir le fac-similé de cette carte de visite à la suite du texte 5.

plus
Mes notes personnelles
Partager
Prendre des notes
Note sauvegardée
Le service a rencontré un problème réseau, merci de réessayer plus tard.