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94Italie
96Saint-Louis

95. Italie, souvenir 4

décembre 1972

Lieux
décembre
Souvenir de la Place d’Italie

8 décembre
Vers 11 h
Avenue de Ségur

Ayant dormi chez P[aulette], étant revenu tôt, attendant des livraisons (vin, jus de fruits) pour une grande fête prévue pour le lendemain soir.

Je passe assez souvent en dessous, en métro, en revenant du labo. À peine en dessous d’ailleurs, puisque le métro est aérien juste avant (jusqu’à Nationale) et juste après (dès Corvisart).

La dernière fois, ainsi, j’ai changé à Place d’Italie pour aller voir François Le Lionnais1 qui devait se faire opérer à la Clinique de la Porte de Choisy. Je suis arrivé une demi-heure avant l’opération, F[rançois] L[e] L[ionnais] plus qu’à moitié endormi, un œil déjà fermé. Je ne suis resté qu’une minute avec la sensation un peu oppressante de le voir pour la dernière fois (mais je lui ai téléphoné hier et l’opération – F[rançois] L[e] L[ionnais] souffrait d’hématurie : un caillot de sang dans les veines urétrales (si je ne m’abuse) – a parfaitement réussi). Il rentre chez lui dès lundi.

La place d’Italie est désormais liée pour moi à Duvignaud et à Cause commune 2 (et au trouble rapport qui me lie à Christine3). Comment aller du seul phantasme à la réalité ?

Le temps de la Maison des étudiants du boulevard Blanqui est loin, devenu presque irréel. J’ai vécu quelque temps dans la chambre de Michel Rigout. Je ne sais même plus s’il faisait des études de maths ou de médecine. Il avait une amie allemande qui s’appelait Gundrude4 et il m’a présenté sa sœur : mais j’avais trop bu de Rémy-Martin et je me suis endormi. Très frustrant (mais j’en suis peut-être encore là – et pire – aujourd’hui). J’ai écrit là-bas mon premier roman (?) : Les Errants 5, à la suite d’une histoire malheureuse avec Marie-Claire6 rebaptisée Leïla (il me semble). Mes personnages étaient des musiciens de jazz américains, blancs. L’un d’eux s’appelait Doug Watkins. Je ne me souviens pas du nom du héros (il disait « je » ?). À la fin, ils allaient faire la révolution au Guatemala (est-ce le Guatemala ? la guerre de l’United Fruit7 ?) et ils mouraient.

Le jour où j’ai fini le roman, nous sommes sortis, Michel, un ami algérien (?) et moi et sommes allés dans un des quatre cinémas de l’avenue des Gobelins (devenus tous très chers) voir Mardi, ça saignera de Hugo Fregonese (?) avec E. G. Robinson8.

Il n’est pas impossible qu’en 56, en revenant de passer des vacances chez Philippe Guérinat à Jaunay-Clan9 (alors que j’avais dit à mes parents que j’allais avec Duv[ignaud] dans un festival d’avant-garde à la Cité Radieuse de Marseille) je sois allé quelques jours chez Michel. C’est une époque où j’allais tous les jours plusieurs fois au cinéma. J’ai vu sur les Champs-Élysées Qui a tué Harry ? et Sourires d’une nuit d’été. Un autre jour, j’ai commencé à 10 heures sur les Grands Boulevards avec un policier (je crois que ça s’appelait Charlie Chan) et j’ai fini avec O Cangaceiro au « Passy ». En tout cinq films (dont un avec Bourvil, genre Pas si bête !)10.

Plus tard, en 60, P[aulette] et moi sommes revenus en stop de Druyes11. Le camionneur nous a laissés place d’Italie. En octobre, nous avons été à une micro-manif assez improvisée. Nous étions dans les premiers rangs. Plein de copains, heureusement. En haut de l’avenue des Gobelins, apparition des flics armés de « bidules », longs gourdins qui constituaient alors (heureux temps) les plus féroces de leurs instruments de répression (sauf pour les Algériens évidemment). Fuite. P[aulette] s’est pris les pieds dans des mobylettes sur un des terre-pleins centraux de la Place et s’est affalée ; elle a réussi à se relever et à repartir avant que les flics ne l’atteignent12.

Je ne vois rien d’autre concernant la place d’Italie. Ou alors : la quitter par la rue Bobillot, passer du côté de la Butte-aux-Cailles, rejoindre la rue d’Alésia et de là la Tombe-Issoire où – au 22 de la Villa Seurat – (demeure voisine, ai-je appris depuis, du sculpteur-cuisinier Alberto Kalisky13 aujourd’hui reparti en Argentine) officiait Michel de M’Uzan : itinéraire sans doute souvent emprunté.

Je ne me souviens plus si Nour a vécu boulevard Blanqui14. Cela n’a rien d’impossible. En tout cas, il y a laissé longtemps sinon toujours une malle qui contenait une paire de draps, un litre d’eau de Cologne et un bouquin porno consacré aux fessées.

Le chauffage, rue Blanqui, était assuré par un poêle mobile à Butagaz nanti d’une odeur désagréable et caractéristique que j’ai retrouvée des années après, dans la première maison que Duvignaud occupa à Carthage (avec Christine)15.

La Maison des étudiants du boulevard Blanqui était comme nombre d’autres – rue de l’Arcade &c. – un ancien bordel. C’est aujourd’hui, je crois, un laboratoire d’analyses médicales.

 

 

Première page du manuscrit du texte 95.

 

Invitation jointe au texte 95.

NOTES

1 François Le Lionnais, mathématicien, spécialiste des échecs, cofondateur de l’Oulipo avec Raymond Queneau en 1960 et qui en fut le premier président.

2 Voir le début du texte 83. Duvignaud habitait rue de la Glacière, dans le quartier de la place d’Italie donc.

3 Selon toute vraisemblance, Christine Joannidès (voir le texte 83, n. 1).

4 Gudrun en fait ; Perec écorche régulièrement ce prénom germanique (voir le texte 17, n. 37).

5 Voir le texte 17.

6 Voir le texte 3, n. 12, et le texte 17.

7 Compagnie américaine spécialisée dans les bananes puis les fruits exotiques et qui joua un rôle important dans le déclenchement en 1954 d’une guerre civile au Guatemala.

8 Voir le texte 17.

9 Voir le texte 17, n. 49.

10 Pas si bête, comédie d’André Berthomieux (1946), effectivement avec Bourvil (mais c’est en réalité Poisson d’avril, comédie de Gilles Grangier également avec Bourvil et datant de 1954, que Perec vit cette fois-là – pour plus de précision sur ce programme cinématographique, voir le texte 17, n. 50).

11 Druyes-les-Belles-Fontaines (voir le texte 15, n. 5).

12 Pour cet épisode, voir le texte 17.

13 Alberto Carlisky en fait (voir le texte 14, n. 15). Dans le texte 99, Perec oublie son nom.

14 Ce fait est cependant affirmé dans le texte 61.

15 En 1960, tandis que Georges et Paulette Perec sont à Sfax, en Tunisie, Jean Duvignaud est nommé professeur de sociologie à l’université de Tunis ; il loue une maison à Carthage où Perec lui rend souvent visite ; sa compagne d’alors se prénomme Christine (nous n’avons pas retrouvé son nom ; Perec parle d’elle et de ses relations difficiles avec Duvignaud dans certaines de ses lettres à Jacques Lederer de 1961 – voir CPL, p. 646 par exemple).

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