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90Mabillon
92Vilin

91. Mabillon, souvenir 4

octobre 1972

17 octobre
Vers 18 h
Avenue de Ségur
Souvenirs du carrefour Mabillon

(… sans doute pour m’obliger à faire quelque chose : ce n’est pas – de loin – ce que j’ai de plus urgent à faire.)

(Agréable d’écrire avec un stylo.)

(Un métro bondé passe très lentement, presque comme dans un rêve1.)

(Fenêtres éclairées en face : quelque chose d’amical et de théâtral en même temps.)

Mabillon au fil des ans : aucun souvenir d’une « première » découverte. Plus tard : le marchand d’habits (ou plutôt le loueur) de la rue de Buci. Enseigne : « Au Cor de Chasse ». L’immeuble « Taride » plus tard masqué par une palissade et devenant le symbole… de quoi au juste dans mes rêves2 ?

Plus tard : le « Old Navy » où, quelque chose comme deux soirs, j’allai retrouver Marceline.

« Le Saint-Claude » : un jour, j’habitais alors rue de Seine3, j’ai eu l’impression qu’ils refusaient de me servir un café. « Parce que je suis juif ? » me suis-je demandé.

« La Rhumerie Martiniquaise » : maîtrisant ma timidité, je demandai un jour à Paulette de sortir avec moi un dimanche. En plus, je n’avais pas un sou. Nous avons pris un pot à « La Rhumerie ». En sortant, j’ai cru qu’elle avait payé et elle, [elle] a cru que c’était moi. Nous nous sommes mis à courir et n’y sommes plus retournés pendant quelques années.

Plus tard. J’habitais rue de l’Échaudé. J’avais dîné avec M[arie]-N[oëlle] T[hibaut] (dans l’infect restaurant, « L’Écritoire », qui venait de s’installer en bas de l’immeuble)4. Je me retrouvai seul (insupportablement) dans mon grenier et appelai Jacques. Nous avons pris un de nos innombrables pots à confession à « La Rhumerie ».

Rue de l’Échaudé : toujours pas envie d’en parler5.

Il y a Madame Marie, la lingère, dont l’aide, Odette Da Costa, était ma femme de ménage rue de Seine et m’a suivi ici (elle fait également le ménage chez Francis et le fera peut-être chez Philippe6).

Il y a le petit magasin de décoration où j’ai acheté la lampe-ananas bleue qui m’éclaire actuellement.

Un ébéniste qui n’est autre que le frère du cinéaste (?) Serge Korber7.

Un libraire qui vendait trop cher un très beau Larousse du xixe relié en rouge8.

(Mais est-ce encore ce que j’appelai « Mabillon » ? N’est-ce pas plutôt la rue de Seine ? Il est vrai que Mabillon ne fut choisi qu’à cause des quelques jours que je passai rue de l’Échaudé.)

J’ai pris un pot avec Michel Martens au « Saint-Claude » il y a quelques semaines. Pas revu depuis.

Pas de souvenirs d’autres événements particuliers, ni de magasins, ni de boutiques. C’est un carrefour plein de flics le soir. J’y passe souvent.

En mai 71, ai pris un pot avec Thérèse au début de l’après-midi. Elle allait chez le coiffeur. J’avais vu Pontalis le matin et mon analyse commençait le soir même. À une table voisine, il y avait un écrivain qui s’appelle, je crois, Rafaël Pividal et que j’avais vu un soir chez une peintre canadienne (son nom m’échappe) familière du Moulin, ex-amie de Pichette9.

NOTES

1 Perec habite alors dans une portion de l’avenue de Ségur proche du carrefour avec le boulevard Garibaldi où la ligne 6 du métro est aérienne. Voir le début du texte 85.

2 Pour Taride, voir le texte 90, n. 4. Dans La Boutique obscure, dont la rédaction est parallèle à certains moments de Lieux, Perec note un rêve fait en juillet 1971 à Lans-en-Vercors, chez Harry Mathews, qu’il intitule « Les trois M », et notamment : « J’essaye de regagner l’autre partie de l’appartement. J’erre dans les couloirs et bientôt, je me retrouve dans un quartier en démolition. / L’impression que je ressens est un peu celle que l’on a en retrouvant une façade connue à peine transformée (ou reconnaissable bien que profondément transformée) après qu’elle a été longtemps masquée par une palissade en bois (comme l’immeuble “TARIDE” à Mabillon) […] » (Paris, Denoël, 1973, rêve n° 82, n. p.). Deux autres rêves de ce recueil peuvent être rapprochés de Lieux comme le n° 119 de juin 1972 intitulé « La rue de l’Assomption », ou la fin du n° 124 d’août 1972 intitulé « La dénonciation », également à propos de la rue de l’Assomption.

3 Perec habite rue de Seine de la fin de l’année 1969 à juin 1972.

4 Voir le texte 14, n. 15.

5 Parce que ce lieu parisien, tout comme l’île Saint-Louis, est lié à Suzanne Lipinska, qui possédait un appartement à l’une et l’autre de ces deux adresses.

6 Francis Moaty, l’ami de Monique Gontier (ex-épouse Martens), et Philippe Drogoz habitent alors dans le même immeuble que Perec avenue de Ségur (voir l’invitation à leur triple pendaison de crémaillère accompagnant le texte 95).

7 Serge Korber : réalisateur pour le cinéma et la télévision, occasionnellement scénariste et acteur.

8 Perec possédait un dictionnaire Larousse en six volumes du xxe siècle, mais sans doute rêvait-il de posséder celui, beaucoup plus rare, du xixe – voir le texte 22, n. 3.

9 Voir le texte 69, n. 8.

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