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88Contrescarpe
90Mabillon

89. Contrescarpe, souvenir 4

septembre 1972

20-9-72
Lieux
Souvenirs de la place de la Contrescarpe

Vers 15 h, avec quarante-cinq minutes devant moi, venant de Cause commune (bouclage du n° 4)1, ayant mangé un croque-monsieur avec P[aul] V[irilio], ayant sonné chez Harry et Maxine2 absents, étant passé à la banque, ayant acheté des filtres 1 × 4 Melitta, du savon Nobacter, ce carnet et Pariscope, ayant rencontré Maxine qui revenait chez elle et J[ean]-F[rançois] A[dam] qui sortait de chez David3 et que j’ai regardé manger un croque dans un café de la rue Jacob avant de venir ici, « Au Courrier de Lyon », presque vide. Problème dans tout le quartier : échapper aux bruits et aux odeurs. Je bois un Vichy. Un joueur de tilt4. Trois consommateurs au bar.

Un de mes derniers souvenirs de la place de la Contrescarpe. Un soir (cet hiver ?) j’ai été boire un pot avec P[aulette] dans un pub juste en face du restaurant « Le Volcan ». Pub déjà assez ancien, j’y étais allé une fois ce me semble, pas trop mal installé (à la va-vite, sans trop de chichis, en laissant de la place aux gens qui y viennent). Je crois que j’ai bu un calva. P[aulette] s’est fait donner un emballage de whisky (en carton fort noir) dont elle a fait un porte-parapluie. Ceci pour un travail éternellement à faire sur l’origine des objets (tout un chapitre d’Espèces d’espaces ? à noter si je n’oublie5). Un pot de grès (?) qui remplit jadis cette même fonction et sert maintenant de corbeille de salle de bains, fut ramené de Caen lors d’un complément d’enquête que je fis pour Gessler à l’ETMAR et même fit un détour par chez Lefebvre, alors rue de ?… l’Arbalète où nous allâmes directement en sortant du train6. On aurait trouvé le même, au même prix, au « BHV » !

Origine des lieux ? Découverte de la Contrescarpe : à l’époque de la rue Blainville où vivaient, dans un des anciens bordels qui sont tous devenus maisons d’étudiants, certains sans être le moins du monde transformés, des étudiants tunisiens (Zghal, Nour – un temps – Moncef (et P[aulette]), Lassoued, etc.). D’autres (Griba, Boubaker Ezzaoui, Hamade Fakoussa, Moncef Loussaief, Delleji, etc.) y passaient7. Curieusement, les cafés de la place étaient des lieux que nous ne fréquentions qu’exceptionnellement, soit que, trop pauvres, nous n’allions pas régulièrement dans les cafés, soit que, plutôt, nous allions davantage dans les cafés du quartier. Trois centres : rue Soufflot, avec un petit café rue Saint-Jacques où il y avait d’excellents sandwiches (en particulier aux anchois) ; les Tunisiens jouaient aux cartes au premier (au rez-de-chaussée se réunissait, disait-on, l’état-major de Le Pen – la fac de droit était en face)8 ; et dans un café plus grand, rue Soufflot, s’appelant sans doute « Le Soufflot », où allèrent plus tard des gens de la L.G. Denner travaillait tout près et Roger K[leman] travailla quelque temps chez Denner9.

Le deuxième centre était le Luxembourg et les cafés de la place Edmond-Rostand, en particulier le ? (le dernier de la place, faisait le tournant de la rue de Médicis)10. Dans ceux-là je passais des heures à faire des tilts11 en attendant des copains de plus en plus improbables.

Dernier centre, hérité de mes premiers pas dans le quartier au sortir d’Étampes, lieu de rendez-vous pour ceux qui continuaient à prendre le train d’Étampes chaque jour, les cafés du croisement Saint-Michel-Saint-Germain : le « Grand Cluny » et le « Petit Tabac Cluny » affectueusement surnommés « Le Grand Q » et « Le Petit Q ». Ce dernier centre – premier en date – disparut assez vite, de même disparurent les autres. Puis vint le tour de la place : « La Chope », et « Les Arts » de temps à autre, à l’exclusion du café-théâtre d’en face et des « 5 Billards » (?) de la Mouffe. La jonction Contrescarpe-Mouffe se fit vers cette époque qui coïncida avec notre installation rue de Quatrefages12.

Addendum (dans la salle d’attente de Pontalis)

Au café, j’ai rencontré Farouk13 et [j’]ai eu la faiblesse de lui donner mon numéro de téléphone.

Ce texte me semble un peu trop « limonadier ». Mais qu’est-ce qu’il y a d’autre que des cafés sur cette place ? Des souvenirs de cabaret du XVIIe, « Le Requin Chagrin » (j’y ai entendu Barney Willem14 s’initier au free), un boucher, un boulanger, etc.

Jadis il y avait une petite bicoque en ruine ou presque et sur la porte une affichette : « Centre Mondial de Synthèse »15 – à laisser rêveur. Aujourd’hui, ce doit être l’emplacement de la crêperie ou du bar irlandais.

La crêperie : quand ? avec S[uzanne] et Fresson, sa femme, son agent ? Je venais de voir Les Crabes de Billetdoux (est-ce Billetdoux ? certainly not ? le nom m’échappe)16. Le bar irlandais : un soir avec Dominique P[aul]-B[oncour] avant d’aller (re)voir Remorques à Ulm17. Un autre avec R[oger] K[leman]18 ?

 

Verso d’un feuillet du manuscrit du texte 89.

NOTES

1 À propos de Cause commune, voir le texte 83, n. 2. Le n° 4 de la revue paraîtra en novembre 1972.

2 Harry Mathews et sa compagne d’alors, Maxine Groffsky (à son propos voir le texte 70, n. 3).

3 Personne non identifiée. Peut-être Joël David, directeur de la photographie, photographe et plasticien, qui participa notamment au tournage d’Un homme qui dort

4 Voir le texte 5, n. 12.

5 Espèces d’espaces, qui résulte d’une « commande » de Paul Virilio, commence donc alors à être pensé (le livre paraîtra en 1974 chez Galilée, dans la collection « L’espace critique », et c’est surtout en 1973 que Perec y travaillera). Ce projet d’une histoire de ses objets ne trouvera pas place dans ce livre (même si l’on trouve dans un registre du FGP intitulé Choses communes Espèces d’espaces [59, 27-28] son esquisse), mais Perec en fera le sujet de deux textes (quoique dans une perspective plus descriptive que mémorielle, le descriptif étant cependant supposé servir à une remembrance future) : « Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail » en 1976 (voir le texte 87, n. 3) et « Still life / Style leaf » (paru dans Le Fou parle, n° 18, septembre 1981, p. 3-6 ; repris dans IO, p. 107-119). Cette préoccupation est encore sensible dans « Douze regards obliques » (texte initialement publié dans Traverses, n° 3, 1976, p. 44-48, et repris dans PC, p. 43-58), où Perec conclut de la manière suivante à propos de l’« objet improbable » de son texte, c’est-à-dire la mode (p. 57-58) : « Au lieu de tenter de cerner cet objet improbable, j’aurais préféré commencer à raconter, sous la tutelle suave de cette dame d’honneur morte aux environs de l’an mil [Sei Shônagon], l’histoire de quelques-uns des objets qui se trouvent sur ma table de travail : un tampon-buvard, un manche de poignard en pierre taillée, un soliflore de métal anglais, trois boîtes en bois tourné, un petit pyrophore tronconique dont la base est orangée, une mince plaque de grès à paysage, un plumier de carton bouilli décoré d’incrustations en écaille, une théière en forme de chat, une boîte de 144 plumes “à la ronde” Baignol et Farjon, etc. » Enfin, dans la conférence « À propos de la description », il explique à propos de « Still life / Style leaf » : « Je me suis servi de cette demande d’un éditeur américain pour cette revue sur la description, je m’en suis servi pour faire quelque chose que je fais très régulièrement, qui est d’essayer de décrire les objets qui m’entourent pour ne pas les perdre. Parce qu’ils se cassent, parce que je ne les aime plus et que je les évacue, et donc à un certain moment, j’ai envie de faire mes propres bombes du temps » (ECTRI, p. 597). À propos des projets autobiographiques « détournés » de Perec, voir le texte 26, n. 22.

6 En 1960, Henri Lefebvre, qui avait fondé un Groupe d’étude de la vie quotidienne après la publication deux ans plus tôt du premier tome de sa Critique de la vie quotidienne, fit embaucher Perec à l’IFOP-ETMAR (département des études de marché de l’Institut français de l’opinion publique), de façon à pouvoir bénéficier de résultats normalement uniquement destinés aux clients de cet organisme. Yvon Eizler (probablement le « Gessler » du texte – Perec se trompe régulièrement sur son nom, comme également dans le graphe « Généalogie » reproduit à la fin du texte 24 où il est nommé Hessler, ou dans un agenda non daté mais que Perec utilise quand il habite rue de Quatrefages, donc entre 1960 et 1966, où il est nommé Essler – FGP 31, 1, 13, 6 v°), Yvon Eizler donc y dirigeait un projet d’étude auprès de mineurs caennais de la Société métallurgique de Normandie et Perec participa à l’enquête (avec Pierre Bessis et Denis Buffard – le « nous » du texte). Dans son agenda pour l’année 1960, Perec note ce séjour caennais à partir des 2 et 15 mai, deux soirées chez Lefebvre les 19 et 28 du même mois, et un probable déjeuner chez le même le 22 (FGP 31, 3, 2, 16-27).

7 Perec évoque ici ses amis étudiants tunisiens, certains connus d’abord au lycée Geoffroy-Saint-Hilaire d’Étampes, d’autres ensuite rue Blainville ou en Tunisie : Abdelkader Zghal (voir le texte 24, n. 1) ; Noureddine Mechri (voir le texte 1, n. 7) ; Moncef : probable confusion avec Amor Fezzani (qui fut l’ami de Paulette ; en outre, au texte 24, Perec précise qu’il a lui aussi habité le foyer de la rue Blainville – voir le texte 5, n. 11) ; Lassoued (voir le texte 45, n. 3) ; Ahmed Griba (voir le texte 24, n. 18) ; Moncef Loussaief (voir le texte 17, n. 42) ; Hamade Fakoussa (voir le texte 26, n. 28) ; Delleji : Mocef Dellagi en fait, qui étudiait le droit à Paris et qui est devenu le directeur des archives de l’État tunisien ; Boubaker Ezzaoui : personne non identifiée ici mentionnée pour la première et unique fois dans Lieux par Perec. Se trouve dans la correspondance conservée par Perec une lettre envoyée de Tunisie par Michèle Fakoussa Chérif (l’épouse de Hamade Fakoussa), qui, notamment, donne à Perec des nouvelles de Moncef (Loussaief) et de son épouse Colette (Tironneau) dont il est de nouveau question dans le texte 99.

8 Dans le texte 24, Perec identifie ce café comme le « Bar du Panthéon ». La « fac de droit » dont il parle ici, alors connue pour être le fief de l’extrême droite étudiante, est celle de la rue d’Assas (actuellement université Paris-II Panthéon-Assas).

9 Pour cet épisode, voir le texte 24 (où ce deuxième café est appelé sans hésitation « Le Soufflot »).

10 Peut-être le « Bar du Luxembourg » évoqué à la fin du texte 24.

11 Voir le texte 5, n. 12.

12 Voir le texte 1, n. 3.

13 Il y a dans la correspondance conservée par Georges Perec plusieurs courriers émanant de Farouk Zehar, écrivain francophone d’origine algérienne. En 1971, la recommandation de Perec l’avait aidé à obtenir une bourse de la Caisse nationale des Lettres. Il apparaît également dans un répertoire téléphonique de Perec (FGP 97, 1, 49 r°).

14 Voir le texte 24, n. 9.

15 Voir le texte 24, n. 7.

16 Ce souvenir est déjà évoqué au texte 67 : l’auteur de Les Crabes, ou les hôtes et les hôtes n’est pas François Billetdoux mais Roland Dubillard. Il en est d’ailleurs de nouveau question, mais plus précisément, au texte 111 (« Contrescarpe, souvenir 5 » – où la crêperie et le bar irlandais semblent ne former d’ailleurs qu’un seul et même établissement).

17 Voir également le texte 67 et la note 6 de ce texte.

18 Comprendre que Perec s’interroge sur le fait d’être allé un autre soir au bar irlandais avec Roger Kleman (voir également le texte 67 où il se pose en outre la question du nom du bar – qui semble bien être « L’Irlandais », plusieurs fois mentionné ailleurs dans Lieux, et finalement assimilé sous ce nom à une crêperie dans le texte 111 alors que Perec semble hésiter sur la nature du lieu plus haut dans ce texte 89).

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