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3Assomption
5Saint-Honoré

4. Vilin, réel 1

février 1969

La rue Vilin
Réel
Un

Jeudi 27 février 1969
17 h 10

Au café « À la marquise » au croisement de l’avenue Simon-Bolivar et de la rue de Belleville (métro Pyrénées)

Un café assis : 70 centimes

J’ai marché du CHU Saint-Antoine à la Nation

j’ai pris le métro de Nation à Couronnes

j’ai pris la rue des Couronnes jusqu’à la rue Vilin

que j’ai montée jusqu’à la rue Piat

d’où selon un itinéraire combiné d’avance

j’ai gagné ce café (où je suis déjà venu

il y a 4-5 ans ? avec Pierre1 car nous sommes

tout près de la rue de l’Ermitage)2

La rue Vilin naît à la hauteur du n° 29 de la rue des Couronnes, à gauche, en face des nos 42, 42 bis, immeubles neufs, ou plutôt des HLM récentes mais déjà vieilles.

Sur la droite (côté pair), un immeuble à trois pans : une façade sur la rue Vilin, une sur la rue des Couronnes, la troisième, étroite, décrivant le faible angle que font les deux rues entre elles ; au rez-de-chaussée, un café-restaurant à la façade bleu ciel agrémentée de jaune.

Sur la gauche (côté impair), le n° 1 a été ravalé récemment. C’était, m’a-t-on dit, l’immeuble où vivaient les Szulevicz3. Nulle boîte aux lettres dans l’entrée minuscule.

Au rez-de-chaussée, un magasin, jadis d’ameublement (la trace des lettres « meubles » est encore visible), qui se réaménage peut-être en mercerie à en juger par les articles que l’on voit en devanture. Le magasin est fermé, non éclairé (comme presque tous les autres).

Du n° 2 parvient une musique de jazz revival (Sidney Bechet ? plutôt Maxim Saury).

Côté impair :

un magasin de couleurs

l’immeuble n° 3, ravalé récemment

confection-bonneterie « Au Bon Travail »

« Laiterie Parisienne »

À partir du 3, les immeubles cessent d’être ravalés.

Au 5, une teinturerie : « Au Docteur du Vêtement ».

Puis : « Besnard Confection »

En face, au 4 : boutonniériste

Au 7, enseigne de métal découpé : pompes ; sur la façade « Pompes Couppez et Chapuis » ; le magasin a l’air fermé depuis longtemps.

Puis, toujours du côté impair, une petite boutique non identifiable.

Au 9, restaurant-bar « Marcel »

Au 6, plomberie sanitaire

Au 6, coiffeur « Soprani »

Aux 9 et 11, deux boutiques fermées

Au 11, « Vilin Laverie »

On a l’impression que le 11 fait le coin de la rue Julien-Lacroix. En fait le coin est constitué par une palissade de béton4.

Au 10, « Parage de peaux à façon »

Au 10, une ex-papeterie-mercerie

Au 12, faisant le coin : Pantalons en tous genres, « H. Selibter »5.

Il y a des voitures presque tout au long du trottoir impair.

La pente reste sensiblement la même et assez forte sur toute la rue. La rue est pavée. La rue Julien-Lacroix la croise à peu près au milieu de sa première et plus longue portion.

Au croisement Vilin pair, Julien-Lacroix pair : une maison en réfection avec un balcon de fer forgé au premier et la mention, deux fois répétée : « Attention escalier » : il n’y a nulle trace d’escalier ; j’ai compris un peu plus tard qu’il s’agit de l’escalier qui termine la rue : pour une voiture, la rue Vilin devient une impasse à partir de la rue Julien-Lacroix.

Au croisement Vilin impair, Julien-Lacroix pair, un magasin d’alimentation, peint en vert, distributeur, au moins, des Vins Préfontaines (panonceau sur la porte) et des Vins du Postillon (toile pare-soleil).

Au 19, une longue maison à un seul étage.

Au 16, un magasin fermé qui aurait pu être une boucherie.

Au 18, un hôtel meublé flanqué d’un café-bar : « Hôtel de Constantine ».

Au 22, un vieux café, fermé, non éclairé ; on distingue une grande glace ovale au fond. Au-dessus, au second, un long balcon de fer forgé, du linge qui sèche. Sur la porte du café, un écriteau : « La maison est fermée le dimanche ».

Au 24 (c’est là que je vécus, non au 7 : c’est très vilain d’habiter 7 rue Vilin !).

D’abord un bâtiment à un étage, avec, au rez-de-chaussée, une porte (condamnée), portant encore, tout autour, des traces de peinture et au-dessus, non tout à fait effacée, la mention « Coiffure Dames »6.

Puis un bâtiment bas avec une porte ; la porte donne sur une longue cour pavée avec quelques décrochements (escaliers de deux ou trois marches). À droite, un long bâtiment à un étage (le bâtiment à un étage avec la porte condamnée en constitue donc la section7), avec un double perron de béton8.

Au fond, un bâtiment informe. À gauche, des espèces de clapiers ? Je ne suis pas rentré.

Un vieil homme, venant du fond, a descendu les deux trois marches qui mènent sans doute au logement dont la porte condamnée fut jadis une entrée (id. est à « notre » logement)9. Un autre, vieux, est rentré avec un lourd ballot (du linge ?) sur le dos. Puis, enfin, une petite fille.

Au 25, en face, une maison à double porche donnant sur une cour longue et sombre avec un magasin qui paraît fermé mais d’où émane un bruit régulier (ça ressemble à des coups de marteau, mais c’est plus « mécanique » et moins fort). À travers une vitre sale, on peut identifier une machine à coudre, mais nul artisan.

Au 27, un magasin fermé, « La Maison du Taleth », avec, encore visibles, des signes hébreux et les mots « Mohel, Chohet10, Librairie, Papeterie, Articles de culte, Jouets » sur une façade d’un bleu délavé.

À l’emplacement du 29, une palissade (en moellon ?), d’un blanc récent.

Sur le flanc du 31, des traces de chambres à papier peint jaune et jauni.

Le 31 est une maison condamnée. Les fenêtres des deux premiers étages sont bouchées ; il y a encore des rideaux au troisième. Au rez-de-chaussée un magasin condamné :

Force

Lumière

A. Martin
Bobinage

Moteur

installation générale d’usines

 

Au 33, un immeuble condamné.

La rue fait, sur la droite, un angle d’environ 30 degrés11.

Du côté pair, la rue s’arrête au n° 38 ; puis il y a une cabane en briques rouges, puis l’arrivée d’un escalier venant d’une rue parallèle à la rue Vilin, mais s’amorçant un peu plus loin dans la rue des Couronnes (puisqu’on voit tout en bas l’HLM miteux)12. Puis un grand terrain vague, caillasses, herbes pelées.

Côté impair, la rue, fait, au n° 49, à gauche, un angle d’à peu près 30 degrés également : (ce qui donne à la rue l’allure générale d’un S très allongé (comme dans SS !).

Puis se termine aux nos 53-55 par un escalier, ou plutôt par trois escaliers esquissant eux aussi la double sinuosité d’un S (disons plutôt d’un point d’interrogation à l’envers)13.

Le 49 est une maison jaune : un étage et un deuxième étage mansardé, en zinc. Deux fenêtres au premier. À celle de droite (pour moi), une vieille dame qui me regarde. Au rez-de-chaussée, il y avait autrefois (?) une « Entreprise de maçonnerie ».

Au 47, maison condamnée, traces de peinture rouge sur les murs.

Au 45, un magasin fermé. L’immeuble (à trois étages) fut

« Hôtel du Mont-Blanc »

« Chambres et Cabinets Meublés»

Au 34, un ex « Vins et Liqueurs ».

Partout des fenêtres aveugles.

Au 53-55, il y avait un Vins et Charbons « Au repos de la montagne » : l’immeuble s’est fendu en son milieu, de haut en bas, le 5.4.68 (à en croire les dates sur les plâtres-tests). On a muré les trois portes et trois fenêtres au premier.

En haut des escaliers, on arrive à un petit carrefour donnant à gauche sur la rue Piat, en face sur la rue des Envierges, à droite sur la rue du Transvaal14.

Au croisement de la rue des Envierges et de la rue du Transvaal, une belle boulangerie ocre.

Le long de la balustrade qui termine l’escalier, un vélomoteur bariolé de couleurs vives imitant la peau d’un fauve (?). Un lampadaire. Deux Algériens s’accoudent un instant. Deux Noirs montent les escaliers. On découvre, malgré le temps plutôt couvert, un panorama assez vaste : des églises, de hauts immeubles neufs, le Panthéon ?

Dans le terrain vague, deux enfants se battent en duel avec des épées-tringles.

 

« Le Dreher » (Place du Châtelet)
19 h 3015

À 19 h, je suis repassé, courant presque, rue Vilin, histoire de voir de quoi elle avait l’air le soir. Il y a très peu de fenêtres allumées – à peine deux par immeuble – dans la portion supérieure de la rue, mais davantage au début.

Le vieux café du 22 était allumé, et plein d’Algériens. C’est aussi un hôtel (ainsi qu’en témoigne un écriteau « Prix des Chambres »).

Divers magasins qu’on aurait crus morts étaient plus ou moins allumés.

 

 

 

Le salon de coiffure de la mère de Perec, au 24 rue Vilin (photo de C. Lipinska pour La Clôture).

NOTES

1 Pierre Getzler (voir le texte 3, n. 18) habita effectivement rue de l’Ermitage, non loin de la rue Vilin. Cette visite est évoquée dans WSE, p. 694.

2 Ce préambule consacré à l’itinéraire pour aller rue Vilin ne figure ni dans le document de prise de notes ni dans la version publiée. Nous respectons la typographie et l’absence de ponctuation de ce début de texte.

3 Var. texte publié : « où vivaient les parents de ma mère » (détail absent de la prise de notes).

4 Var. texte publié : « Une palissade de béton, après le 11, fait le coin de la rue Julien-Lacroix. »

5 Il s’agit en fait de « Gelibter » mais Perec écrit « Selibter » dans les trois premiers « réels » de la rue Vilin et peut-être sur le manuscrit du quatrième – voir texte 92 ; dans le cinquième, en revanche, il écrit clairement « Gelibter » (schéma figurant dans le texte 118) ; dans les « réels » publiés on trouve partout « Selibter ». Dans le film de Robert Bober En remontant la rue Vilin, une photographie de cette boutique et la graphie de l’inscription aident à comprendre la méprise de Perec, mais Robert Bober propose également en commentaire une interprétation intéressante de cette confusion entre « S » et « G ».

6 À propos de cette inscription, voir le film de Robert Bober En remontant la rue Vilin et l’une des photos de Pierre Getzler accompagnant le texte 37. Voir également après ce texte une photo de Christine Lipinska prise pour La Clôture. Au début du documentaire Georges Perec réalisé par Jean-Claude Hechinger (voir le chapeau introductif de ce texte), Perec s’entretient avec Viviane Forrester devant le 24 de la rue Vilin.

7 Var. texte édité : « (donnant jadis sur la rue par la porte condamnée du salon de coiffure) ».

8 Ajout texte édité : « (c’est dans ce bâtiment-là que nous vivions ; le salon de coiffure était celui de ma mère) ».

9 Var. texte édité : « les trois marches qui menaient à “notre” logement ».

10 Mohel : circonciseur ; chohet : sacrificateur.

11 Le texte de prise de notes comporte ici un croquis de cette courbure :

12 Var. texte édité : « venant du passage Julien-Lacroix qui part lui aussi, mais un peu plus bas que la rue Vilin, de la rue des Couronnes ».

13 La marge droite du texte de prise de notes comporte ici divers croquis tentant de formaliser la géométrie des escaliers :

14 Dans le texte de prise de notes se trouve un plan du carrefour :

15 Cette mention est absente du texte édité (mais non le texte qui suit) ; elle est également absente, ainsi que le texte qui suit, de la prise de notes (Perec ayant complété dans ce second café le texte de prise de notes recopié à 17 h 10 dans le café « À la marquise » – voir début du texte).

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